Le col, terrasse face au motif

Par Olivier Domerg

.

.

Le refuge Napoléon pour la nième fois, étape obligée, pour la terrasse face au motif, et le café, siroté en fin de matinée ou début d’après-midi, autant pour se réchauffer que faire le point, ou la halte, relire ou compléter ces notes, préparer l’itinéraire ou le travail de l’après-midi. Le plaisir également de renouer ce dialogue visuel, spatial, coloré, avec le Puy de Manse — et quel meilleur endroit d’observation que cet ancien refuge, reconverti en café-tabac, implanté devant, presque aux pieds de la montagne ?

Onze heures. Nous y sommes, devant la masse rebondie et dans le laiteux de l’heure (le fond de l’air épais). Un voile de chaleur chaule le mont. Du côté des Roberts, s’élève la fumée d’un écobuage : feu de taillis ou de ronces.

Retrouver le bois de mélèzes, de l’autre côté de la route : troncs noirs ; reprises vert-clair, discrètes. Apprécier ce poste d’observation occidental, malgré l’habituel manège des fumeurs, incapables de couper leur moteur tandis qu’ils stationnent pour se réapprovisionner, rompant le silence et empuantissant l’air. Malgré aussi le passage assez fréquent et vrombissant des véhicules qui accélèrent, au sortir de la côte, avant de franchir le col. Ou encore, de ceux qui, a contrario, s’engagent prestement dans la descente vers Gap.

Élire cet endroit malgré ce qui le parasite, le banalise et l’enlaidit. Ce face à face reconduit avec la frontalité du Puy : la large crevasse, les reliefs morainiques et les écharpes de fayards clivant latéralement les prairies.

.

.

Aimer reprendre langue avec le lieu. Une terrasse de café, d’accord ! Tables et chaises telles quelles disposées, disons, sans mythologie excessive ! Chaussée noire, longue courbe d’arrivée, larges bas-côtés, grands champs, chien débonnaire, vaches paisibles. Façade de l’ancien relais tenu par un couple sans âge. Conversations des habitués, irruption du facteur, ballet des occasionnels et des clients de passage. Lentes translations du troupeau en fonction de l’heure et des points d’eau. Rumeur d’un tracteur qui s’active le long des pentes. Micro-événements ponctuant la journée et marquant plus ou moins la vie du lieu, quand ce n’est pas tout simplement l’heure, du café ou de l’apéro [1].

Tout ça sur place, dans le même espace, devant la belle générosité et voluminosité de la forme — cette offrande faite au regard. Manse, chaque fois reconsidéré dans son essence même et sa question première. Présence monumentale – de ce point de vue, depuis les tables aux parasols repliés – d’où émane une puissance douce, tenace et entêtante, irradiant muettement, « comme toute chose ».

.

.

Soyez sûr que nous n’allons pas tarder à nous en rapprocher ou à en faire le tour, sitôt ces quelques phrases jetées sur le papier, pour nous retrouver de l’autre côté, dans la diagonale opposée, au lieu-dit La Martégale, collant en cela aux repérages d’hier. Pas très en avance sur notre « plan de marche », mais c’est dimanche, et la nuit fut courte et perturbée. 

Nous allons démarrer, certes, mais avant, permettez-moi de revenir, une dernière fois, sur la sensation ci-dessus évoquée : le bonheur de ce face à face réitéré ; de ces retrouvailles avec le site ; de cette situation, sans autre issue que sa redite, sa reprise ou sa poursuite effective ; car « cette guerre est interminable » et nous avons choisi de vivre, autant que vivre se peut, reposant la tasse sur le plateau de la table en fer, un goût de café en bouche, dissertant sur le mauvais réveil et les conditions qui président à toute activité — ou action. 

L’action (poétique ?), ici, étant d’observer inlassablement ; d’arpenter dans tous les sens ; de prendre le temps de s’arrêter sur les choses ; d’évaluer (en retour) nos capacités de saisie et d’invention ;
_______________________et, recopiant les termes de la formule, de « s’interroger sans fin sur le réel et les façons d’en rendre compte ».

.

.

[1] « Vous lèverez bien votre vers/verre,
___________________________Cher Vinclair,
Pour saluer le motif,
Lors d’un improbable apéritif ? »

.

.

[Prose, 10 — Vers le col de Serre La Faye]
[Tenir la note, 10 — Le col, terrasse face au motif, 17 avril]
[Chant dix — Fable rase]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s