Rester en vol

par Laurent Albarracin

post-scritum à l’édito de Pierre Vinclair

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Si j’agrée à l’intention générale de Pierre Vinclair dans son édito, je ne peux me solidariser de sa lecture de l’ouvrage de François Leperlier. À mon avis il voit trop le verre plein de réaction, quand celui-ci nous offre plutôt une rasade salutaire de vérités qu’il est bon de rappeler, fussent-elles à rebours des conceptions dominantes. En lui accolant le qualificatif infamant de réactionnaire, il ne voit pas que le propos de Leperlier est bien plutôt émancipateur : il s’agit de conserver et maintenir l’enjeu libérateur du poème. Il s’agit alors moins d’un retour en arrière qu’un appel à garder en vue l’horizon dégagé où l’imaginaire et le réel ne s’opposent plus et où la poésie précisément se déploie. En réhabilitant esthétiquement et philosophiquement l’imagination, son essai (argumenté et étayé, quoi qu’en dise Vinclair) témoigne d’une conception extensive de la poésie non réductible à une simple production textuelle mais forte d’une dimension libératrice. Quand Vinclair reproche à Leperlier d’en appeler à un schème ascensionnel ou de relancer le mot d’ordre de « l’universelle réalité de l’exception » (Nerval), alors même qu’il s’agit manifestement dans ce dernier cas, comme il est dit, d’un élitisme pour tous, il a tort à mon sens de l’assimiler à un passéisme : on y verra, nous, le vœu d’un nécessaire sursaut de l’individu face aux conditions qui lui sont faites. 

Certes le ton du livre est polémique (c’est un pamphlet) et c’est sans doute pourquoi il donne envie à Vinclair de rétorquer, avec le brio et l’honnêteté intellectuelle qu’on lui connaît. Pour autant défendre l’imagination, mais aussi le secret, la lecture silencieuse et méditative par exemple, bref tout ce qui s’oppose au monde de la communication débridée et spectaculaire qui est le nôtre, c’est moins s’en prendre aux modernes pour le plaisir qu’enjoindre ceux-ci à ne pas oublier la vertu de réconciliation que la poésie porte (réconciliation avec les essences, avec le réel comme avec l’imagination, avec l’imaginaire comme l’une des dimensions du réel).

Que vaudrait la poésie si elle ne conservait une espérance de salut ? Elle n’est pas seulement une description du monde, elle est sa métamorphose.

Plutôt que se demander où atterrir, comment trouver une voie entre la table rase des modernes et le retour en arrière, il vaudrait mieux se demander comment rester en vol, en suspension loin des étroits réalismes : si la poésie est une nécessité pour l’humanité et qu’elle fait partie des éléments à ne pas jeter par-dessus bord dans la catastrophe qui vient, c’est bien parce qu’elle est toujours (encore et à jamais) le réenchantement du réel par ses possibles mêmes. 

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