Où atterrir ?

par Pierre Vinclair

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Dans un livre récent auquel j’emprunte mon titre, Bruno Latour présente l’opposition structurante de la modernité entre « progressistes » (partisans de la globalisation) et « réactionnaires » (valorisant les identités locales) comme désormais absurde : d’un côté, il faudrait 5, ou 9 (et peut-être bientôt 50) planètes pour parvenir à l’uniformisation des modes de vie promise par les zélateurs de la mondialisation (or, il n’y en a qu’une) ; de l’autre, les entités éternelles (‘la France’, ‘la Chrétienté’) promus par les réactionnaires n’existent plus et ne sont plus disponibles telles quelles (si elles l’ont jamais été) :

On se retrouve comme les passagers d’un avion qui aurait décollé pour le Global, auxquels le pilote a annoncé qu’il devait faire demi-tour parce qu’on ne peut plus atterrir sur cet aéroport, et qui entendent avec effroi (« Ladies and gentlemen, this is the captain speaking again ») que la piste de secours, le Local, est inaccessible elle aussi. On comprend que les passagers se pressent avec quelque angoisse pour tenter de discerner à travers les hublots où ils vont bien pouvoir atterrir en risquant de se crasher. 

Où atterrir, donc ? À suivre Bruno Latour, il faut tout simplement refuser l’alternative entre le local et le global, pour prendre en compte « le Terrestre », entendu comme un nouvel acteur politique (puisque — c’est le sens de la crise climatique actuelle — la Terre réagit aux compor-tements humains et qu’il faut faire avec). La question à se poser n’est plus dès lors : comment aller vers un monde plus globalisé ? non plus que : comment retrouver nos identités perdues ? mais plutôt : comment interagir avec le Terrestre (puisqu’il réagit) ? Ce qui implique d’après Latour, dans un premier temps, de mener à bien un projet de description, « pour tous les animés », des intérêts de chacun : délaisse un peu les grandes phrases et dis-moi à quoi tu tiens, concrètement : de quoi as-tu besoin ?

Au risque de paraître pompeux, ou ridicule (ou d’avoir mal compris la question), je rangerais parmi les choses auxquelles je tiens l’écriture de poésie : c’est la manière que j’ai de questionner et de décrire le monde, l’instrument grâce auquel je comprends ce qui m’arrive, et tâche de donner forme à l’existence.  

Dans son pamphlet (remarquablement écrit, et nourri d’une culture impressionnante), Destination de la poésie (Lurlure, 2019), François Leperlier défend ce qui lui semble être l’intérêt de la poésie d’une manière qui peut sembler surprenante. D’un côté, il ferraille contre les divers post-modernistes qui prétendraient vouloir en finir avec elle (que ce soit au profit du littéralisme ou de la performance) ; d’un autre, il raille les entreprises qui visent à la populariser. En réalité, les cibles sont tellement variées que de prime abord elles semblent n’avoir rien en commun : avant-gardes, pragmatistes, déconstructionnistes, théoriciens, perfor-meurs, institutions, festivals, prix littéraires, ateliers d’écriture, tout le  monde en prend pour son grade. À tous, il oppose la conception baudelairienne de la poésie comme « aspiration humaine vers une Beauté supérieure » (p. 35), c’est-à-dire la beauté comme élévation de l’âme, articulée à « un schème ascensionnel » anthropologique (p. 50).

En réalité, les ennemis de Leperlier ont un point commun : ils font table rase du passé. Critiquant les valeurs traditionnelles, ils essaient (d’après lui) de vider la poésie de sa substance, ou bien en la travestissant sur scène, ou bien en essayant de la populariser au gré d’événements ridicules qui en altèrent la gravité et la profondeur. Pour défendre sa thèse, François Leperlier n’hésite pas à assumer pour sa part les valeurs traditionnellement accolées à la poésie : « Après l’essence, la vérité, l’intuition, la beauté — et même supérieure —, l’enthousiasme, l’âme, il ne manque plus que l’inspiration, le génie, le lyrisme, je peux aggraver mon cas. » (p. 36). Il les assume, mais sans en justifier vraiment l’usage. À l’argumentation, le pamphlétaire préfère les affirmations définitives (« il n’y a pas un grand texte dans la poésie de tous les temps où il n’est question de [métaphysique] », p. 37 ; « La désublimation de la poésie est sa liquidation pure et simple », p. 53, il souligne) les arguments d’autorité (Spinoza, Swift, Hegel) ou le sarcasme (« Mais comment pourrait-on jamais rivaliser avec ce formidable colloque… », p. 124), voire le mépris (« ces hyperboles, plus débiles les unes que les autres », p. 41 ; « combien de fois Bernard Heidsieck a-t-il rabâché son Vaduz ? », p. 129). Il est vrai que les postures radicales fourmillent, que les modes peuvent fatiguer et les avant-gardismes autoproclamés prêter à sourire ; il est vrai qu’on se demande aussi pourquoi les professionnels du claquage de porte et de la poésie-qui-n’existe-pas occupent des positions privilégiées dans le champ ; il est vrai enfin que bien des lectures nous semblent inutiles, bien des performances indigentes, bien des spectacles compromettants. 

Mais suffit-il d’asséner en une phrase qu’« il suffit de rapporter l’essence (l’idée) à son acte particulier, dont elle ne saurait être isolée » (p. 37) pour sauver l’essentialisme ? Non seulement l’assimilation de l’essence à l’idée ne va pas de soi, mais la métaphysique qui pourrait fonder une telle phrase mériterait d’être déployée : on verrait si elle est si évidente que Leperlier le prétend, lui qui se contente d’une définition de Spinoza (qu’il ne prend pas la peine d’expliquer ou de commenter). De même, valoriser « l’attitude d’un Gérard de Nerval [qui] soutint, avec la même exigence, une poésie à la fois exotérique et ésotérique, familière et savante, naturelle et surnaturelle, explicite et hermétique, etc. » (p. 121) semble un peu court : non pas seulement parce que se régler sur une telle « destination » de la poésie impliquerait un voyage de cent cinquante ans en arrière, mais parce que, concrètement, une telle caractérisation ne donne aucune piste sur la manière de s’y prendre concrètement pour rejoindre une telle exigence aujourd’hui. Il est facile de se moquer des ridicules de l’heure et de valoriser un « génie » du XIXème siècle dont nous avons oublié toutes les conditions d’apparition, mais on risque de se retrouver dans la même situation que les passagers de l’avion de Bruno Latour : d’un côté, on n’en peut plus du post-moderne et on refuse de continuer à courir après un « progrès » dont le seul sens identifiable est la fuite en avant nihiliste ; mais d’un autre, la piste de secours (du génie à l’ancienne) n’est plus accessible non plus. Alors où atterrir ? Concrètement, on fait comment ?

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Comme Bruno Latour, j’aurais tendance à dire qu’avant de répondre à la question abstraite « Que faut-il faire ? », le pré-requis est de décrire précisément, concrètement, ce à quoi l’on tient. Ainsi de la poétique comme de la politique — et à chacun de le faire. François Leperlier parle des images, par exemple. Bien. À la différence de l’Essence (qu’il défend) ou du Spectacle (qu’il brocarde), ce n’est pas là un concept creux. C’est quelque chose de très précis — dont le fonctionnement peut être secret, mais qui est facilement identifiable dans un poème. Voici par exemple une image : 

une touffe de fines herbes
est ton seul aveu. (Jacques Izoard)

François Leperlier tient à l’image, c’est aussi mon cas. Peut-être pour des raisons différentes. Mais ce n’est pas là une position théorique, je remarque simplement que mes poèmes y ont recours. De même, je remarque qu’ils sont narratifs ou aiment formuler quelque chose de la réalité (ou de ce qui est perçu comme telle), pour compliquer cette prise dans des facéties linguistiques qui la détournent, la contestent ou l’amplifient. Je dirais que l’écriture se fait alors en même temps connaissance, jeu et engagement (moins au sens d’un engagement politique, qu’au sens où cette poésie crée et intensifie des liens avec des parties du réel). Je ne dis pas que toute poésie doit être ainsi, ou que c’est son essence : c’est ce à quoi ma poésie tient, je le remarque simplement — tout comme je remarque avoir recours, ces derniers temps, à des formes reçues : sonnets, dizains. Cependant pas pour accéder à « l’universelle réalité de l’exception » (p. 121) que François Leperlier croit trouver chez Nerval — comment suivre un tel mot d’ordre (je lui souhaite de le savoir, je crains néanmoins qu’il se paye là autant de mots que les contemporains qu’il ridiculise avec tant de verve) ? Mais parce qu’il me semble que les poèmes sont ainsi plus intéressants, ou engageants (au sens défini plus haut). 

De mon côté, j’ignore la Destination de la poésie ; mais je commence à entrevoir où atterrir. 

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Lire « Rester en vol », le post-scriptum de Laurent Albarracin en réponse à cet édito

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Télécharger le pdf complet de Catastrophes 18

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Un commentaire sur “Où atterrir ?

  1. Cette intervention à deux voix Vinclair/Albarracin ouvre un dialogue nécessaire sur la question : « que peut-être poésie aujourd’hui ? » ou, autrement formulée : « que peut-être poète aujourd’hui ? » Est-ce à chacun d’y répondre, en pensée et en acte ? 

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