Après Babel, 7

par Guillaume Métayer. Lire les autres épisodes.

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Pourquoi je traduis de si mauvais poèmes

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Voilà. Il est fini. Le BAT est parti il y a trois jours aux Belles-Lettres. 1000 pages. Ou plutôt 976 pages bilingues, soyons précis. Introduction, traduction, annotation, établissement du texte par comparaison d’éditions et recours ponctuel aux manuscrits. Une première mondiale, vous dirais-je, si je voulais tenter de mettre en pratique mon BTS force de vente.

Poèmes complets : oui, c’est la première fois, même en allemand, que l’intégralité des poèmes de Nietzsche a été véritablement rassemblée et éditée. Oui, aussi bizarre que cela puisse paraître, j’ai corrigé le texte allemand des éditions allemandes hérissées d’erreurs, retiré des poèmes dont je crois bien avoir été l’un des premiers à remarquer qu’ils n’étaient pas du philosophe, lequel les avait simplement recopiés, çà et là, dans des journaux, dans l’œuvre des autres. Et puis, c’est la première fois que quelqu’un traduit tout cela, en quelque langue que ce soit. Et cette langue, mesdames et messieurs, c’est le français. Un auteur « made in Germany », gage de qualité, mais une importation NF, « norme française ». Cocorico.

Je suis fier, heureux, surpris d’y être arrivé, et pourtant. Et pourtant je tourne. Je tourne et retourne dans ma tête questions et angoisses qui me donnent le tournis. Dysmorphophobie postnatale par procuration : je ne peux m’empêcher de considérer ce massif sans qu’il se transforme aussitôt en un monstrueux point d’interrogation. Pourquoi tant de poèmes ? Tout ce que Nietzsche a écrit en vers de l’âge de 10 ans à son effondrement psychique, à 44 ans et demie. Un mille-feuilles et un bavarois à la fois ?… Pauvre Midas

Et soudain je tombe. Je tombe dans l’abîme, depuis quatre mille ans et depuis cinq minutes et depuis quelques mois, depuis quelques années, le moment où j’ai commencé cette entreprise. Une chute accompagnée d’un immense cri en écho : pourquoi ?

Mais je dois me mobiliser, faire la tortue des arguments, les assembler, les resserrer, les dresser en ordre de bataille : « Pourquoi j’ai traduit de si mauvais poèmes » : c’est mon chapitre d’Ecce Homo à moi, mon autobiographie du traducteur, la décalcomanie inversée de la mégalomanie de l’auteur qui, avant l’effondrement de Turin, nous lançait ses fameux chapitres « Pourquoi j’écris de si bons livres », « Pourquoi je suis si malin », etc.

La tortue…ou la flèche (rien à voir avec Zénon d’Élée pourtant) : je cherche de l’aide et je cours sur Internet où je tombe sur des conseils : « Comment construire un argumentaire de vente ? ». Voilà, au moins, qui n’est pas un chapitre d’Ecce Homo (Ecce Omo, à la rigueur) puisqu’il y a un point d’interrogation à la fin. J’en citerai un extrait ici, car, bien que ce ne soit pas une traduction, cela se passe visiblement après Babel :

Imaginez par exemple que chacun de vos arguments représente une flèche, et la cible c’est votre client. Ne pensez pas que le fait de dégainer vos flèches le plus rapidement possible vous fera augmenter le score final.
Vous augmenterez simplement le nombre de flèches hors cible.

Et le site de conclure, en guise de moralité digne de Confucius ou Sun Tzu : « Prenez le temps de sélectionner vos flèches, de viser et de toucher le cœur de la cible »

Bien, polissons nos flèches… Nos flèches ! Me revient aussitôt, serait-ce un signe ?, le type même de la mauvaise traduction, due à notre professeure de grec de Terminale, une vieille sorcière qui nous terrorisait, nous soupçonnait toujours des pires tricheries, allant jusqu’à suspecter les jumelles de la classe de ne travailler que par alternance en se renvoyant la balle l’une l’autre pour éviter les interros. Lorsque je lui fis le récit de cette vraie traduction catastrophique, il déclencha chez mon helléniste de père l’un des plus grands fous rires que je lui ai jamais vus, hilarité dépourvue de toute Schadenfreude, car tout le venin s’était concentré dans la traductrice et dans sa version. Il s’agissait en effet d’un mot grec au datif : « ιω ». Et comme il y a un « ιος » qui signifie flèche, un « ιος » qui veut dire « un », et un « ιος » qui désigne le poison, notre revêche et morose barbacole n’avait rien trouvé de mieux que de réunir les trois sèmes, et, en dardant sur nous son regard d’hydre de Lerne, de nous lancer à la figure sa tricéphale traduction du monosyllabe : « Avec une flèche empoisonnée ». Elle le répétait et le répétait, « Avec une flèche empoisonnée », tout en nous fixant, immobilisée au milieu des tables tel un tyrannosaure sarcastique et blessé, elle le redisait et redisait, incrédule et vengeresse, dernier fossile gigotant et venimeux de la grande époque de la pédagogie négative, de l’instruction publique considérée comme un cas d’école du sadisme. Personne, j’en suis sûr, n’enseigne plus comme ça, même en khâgne, alors dans les BTS force de vente… Une seule flèche, soit, mais pas empoisonnée.

Bref, ma première flèche pour répondre à la question « pourquoi je traduis de si mauvais poèmes » sera simple. Parce que c’est normal et fatal : intégral rime avec inégal. Oui, le poète de 12 ans n’est pas encore le virtuose du Gai savoir et d’Ainsi parlait Zarathoustra. Mais tous les poètes sont logés à la même enseigne. Le jeune Racine avec sa première ode si fade, le petit Hugo et son grand Napoléon qui combattit comme un lion, le premier Mallarmé et ses décalques de Baudelaire :

Et je vis un tableau funèbrement grotesque
Dont le rêve me hante encore, et que voici :
Une femme, très jeune, une pauvresse, presque
En gésine, était morte en un bouge noirci.

Je dénigre la concurrence mais le client est retors, et me répond d’un mot : Rimbaud. Rimbaud ! Le chien dans un jeu de quilles des poèmes de jeunesse, le strike des intégrales (celles de Villeurbanne comme de Charleville), le point Godwin des vers d’ados. Alors oui, autant le dire tout de suite, le jeune Nietzsche n’est pas le jeune Rimbaud. Mais quel jeune est le jeune Rimbaud ? Et le jeune Ravel, le jeune Chopin, le jeune Beethoven même sont-ils le jeune Mozart ? J’irais plus loin, car la meilleure défense, est, paraît-il, l’attaque : le Rimbaud mûr n’est pas le Nietzsche de la maturité : « Par-delà Bien et Mal », soit, mais chacun à sa manière (« avec une flèche empoisonnée »…).

Toutefois l’argument reste faible, je ne peux me le cacher. Il faut aller plus loin : non, l’intégrale n’est pas pure superstition, pulsion bourgeoise d’exhaustivité, désir de coffret, bouffée de pléiade, prurit de d’ormessonnisation de la littérature. Oui, l’intégrale produit son effet propre qui m’a impressionné, au fur et à mesure que je traduisais cet ensemble. On suit des yeux pour la première fois la place essentielle de la poésie dans la vie intellectuelle de Nietzsche. Cela permet d’abord de tordre le cou à une rumeur lancinante selon laquelle le philosophe fut aussi peu poète que musicien. L’évidence éclate : Nietzsche a composé infiniment plus de poèmes que de mélodies et n’a jamais cessé d’en écrire. La poésie a traversé toute sa vie. Ou plutôt : il ne l’a abandonnée qu’une seule fois, lorsqu’il s’est lancé dans ces études de philologie qui devaient faire de lui un savant génial, avant d’en faire un érudit défroqué. À partir de 1864 (il a 20 ans), après pas moins de 345 pages de poèmes, la verve tarit et se tait. Au moins autant de pages de notes en latin et en grec la remplacent désormais. Il faut attendre un séjour dans les montagnes suisses de juillet 1871 pour qu’un poème de premier ordre apparaisse à nouveau, « À la mélancolie »… Difficile de ne pas voir dans cette extinction de voix ce qui deviendra la basse continue d’une frustration poétique toujours sensible chez lui. Mais dix ans plus tard, la poésie revient en force avec le Gai savoir, son prélude Plaisanterie, ruse et vengeance, son épilogue versifié, les Chansons du prince Aiglefin, sans oublier les Idylles de Messine, liasse de poèmes publiée en revue. La poésie devient un vecteur d’expression de la philosophie, elle émaille Par-delà Bien et Mal, Ecce Homo, Ainsi parlait Zarathoustra – lui-même un grand poème en proseelle explose avec les Dithyrambes de Dionysos, juste avant la fin.

Traduire l’intégrale : voilà qui permet d’observer au plus près l’incroyable évolution de l’écriture poétique nietzschéenne, ses hauts et ses bas, ses silences brutaux, ses prolixités soudaines, ses mille essais, tâtonnements, passages d’un genre, d’un ton à l’autre, d’être confronté à l’énergie inouïe d’un Verbe poétique toujours en quête de lui-même. Et pour le traducteur, quelle aubaine : c’est une occasion unique de sortir sa palette, ses pinceaux, ses fusains, de s’exercer sur tous ces styles contrastés, de la fresque historique sur la Bataille de Leipzig (1813) au dernier souper des Girondins (1793), de la mort du roi des Goths Ermanarich (376) à la synesthésie du vers libre, en passant par l’épigramme et le Lied. Quelles académies ! Quelle école !

Vivre si longtemps avec ce jeune géant, dans le corps-à-corps du traduire, fut une expérience vertigineuse, qui m’a permis de voir cohabiter souvent le génie et le lieu commun, de goûter l’énergie paradoxale de l’insincérité, de m’interroger sur le moment clef de la grande révélation de Nietzsche à lui-même. Comment l’on devient qui l’on est… Par – ou contre – la poésie ?

Donner, par exemple, une voix française à cet amour fou pour la Nature, à la fois si ardent et si convenu, c’est se placer sans cesse entre croire et ne pas croire à ces poèmes, vivre une intensité aussitôt démentie par la médiocrité, une médiocrité aussitôt démentie par la maîtrise, une maîtrise aussitôt déniée à la poésie par le manque d’une certaine grâce, un lacune aussitôt dépassé par la certitude d’avoir trouvé là, en germe ou en devenir, la veine fondamentale d’une pensée à venir : l’obsession du cycle des saisons, matrice de l’Éternel retour ? Car ces poèmes sont des textes de Nietzsche, on ne peut en sortir. Mais alors comment les traduire – sans les rabattre sur la philosophie qui en sortira – ou n’en sortira pas ? Avant tout comme ce qu’ils sont : des poèmes. Cela veut dire : dans une approximation de leur forme, qui doit fonctionner comme une fidélité poétique, mais aussi une sorte de carbone 14, leur datation esthétique. Et en même temps aussi comme œuvres de Nietzsche. Certes, inutile de projeter un autre Nietzsche que celui de 1863 dans le portrait de l’Empereur corse « Cinquante ans après » sa défaite à Leipzig :

Il ne fait que rêver, sans dormir : engoncé
Dans son large manteau, le chapeau gris baissé
Sur le front en visière, ainsi qu’une statue
De marbre, il est assis, sans un mot, près du feu,
Qui des bûches scintille et sursaute, nerveux :
Sur son visage blême, pâle, parcouru
De rides, érodé comme un roc émoussé,
La rêveuse lueur joue à ses jeux lassés.

Pourtant, il était grand temps que ce poème-fleuve de 120 vers (!) soit mieux connu de ceux qui dissertent sur « Nietzsche et Napoléon »… Bien sûr, certains mots doivent sauter aux yeux en français. Ainsi dans la mort d’Ermanaric (Nietzsche a environ 17 ans) : 

Qu’annoncez-vous, prophètes de malheur,
Corbeaux qui de vos cris retentissants
Cernez d’effroi les cimes de la nuit,
Et vers le ciel voltigeant tout rougis,
Montrez la voie dans les brouillards sanglants
Annoncez-vous la fin du monde en feu,
Lustre ardent du crépuscule des dieux,
Au point que vos hautes criailleries
Au fond des bois effarouchent Minuit ?

Ainsi, bien avant de devenir wagnérien, Nietzsche s’intéressait déjà au Götterdämmerung

Et puis que dire de la chute finale du poème – totalement inédit en français – consacré à la mort de Louis XVI, n’est-ce pas un retournement nietzschéen digne des années de maturité :

C’est pour les péchés des autres qu’aura jailli
Ton sang pieux, l’opprobre du bourreau,
Et en mourant tu prononças ces mots :
Tu accordais ta grâce et ton pardon
Au peuple de la Révolution
Le plus grand fils de la liberté parlait ainsi,
Le Sans-culotte Jésus Christ.

Et pourtant il retourne… Nietzsche avait 18 ans et renversait déjà le christianisme, la Révolution, la Monarchie…

Des fulgurances, des rencontres de ce genre, on pourrait en glaner des dizaines, des centaines peut-être, beaucoup restent à découvrir que le traducteur n’a pas vues, sans parler des poèmes qui, simplement émeuvent :

Ô alouettes, prenez
Avec vous ces fleurs si frêles !
Je les cueillis pour parure
Du lointain toit paternel.
Ô rossignol, ô toi vole,

Descend jusqu’à moi plutôt 

Et porte ce bouton de rose
À mon père, sur son tombeau !

Voilà, entre mille autres raisons, pourquoi je traduis de si mauvais poèmes…

Mais qu’ai-je fait sinon renverser des tas de choses gluantes sur votre moquette pour mieux vous montrer l’efficacité de mon aspirateur à rimes ?

Finalement, je me demande si je ne le mérite pas, mon BTS force de vente. Je vais demander une équivalence.

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À suivre…

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