Mes inquiétudes (1/3)

par Éric Pessan

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Je voudrais choisir mes sujets d’inquiétude. 

J’aimerais que l’on foute la paix à mes inquiétudes, que l’on cesse de me les voler pour me les revendre dans un emballage clinquant, pour me les faire payer au prix du neuf afin que je vote, que je consomme, que j’obéisse. 

Je voudrais avoir le choix. 

Je voudrais m’inquiéter du sort de cet oiseau que j’avais trouvé, enfant, au bord d’une route, l’aile cassée, mimant l’immobilité une fois recroquevillé dans mes mains alors que son cœur trahissait sa terreur et sa douleur, cet oiseau si fragile sous mes doigts, si fort dans sa vie, que j’avais déposé sur un haut rebord de fenêtre, hors de portée — je l’espérais — des chats, et que j’avais nourri plusieurs jours de pain et d’eau jusqu’à ce qu’un matin je découvre sa disparition ; je voudrais m’inquiéter de savoir s’il a survécu cet oiseau blessé dont je n’ai jamais su s’il était un étourneau ou une alouette, plutôt que de m’inquiéter de la disparition massive des oiseaux en Europe et dans le monde. 

Je voudrais être inquiété par la lecture d’un roman, le visionnage d’un film, et pas par celle des journaux et celui d’un documentaire.

Je voudrais me ronger les sangs pour que mes deux filles et mon fils soient heureux, qu’ils mènent une vie accomplie, qu’ils soient amoureux, qu’ils rient à gorge déployée, que toujours ils commentent folies sur folies, qu’ils marchent sans jamais chuter sur le fil tendu de leur vie, qu’ils jouissent d’être vivants et libres, qu’ils ne soient pas seulement les acteurs mais bien les auteurs de leur vie ; et pas simplement m’inquiéter pour qu’ils mangent, pour qu’ils se logent, pour que la maladie les épargne. 

En réfléchissant bien, je m’inquiète tellement de l’accroissement des inégalités et de la terrible violence d’une société où le seul critère de réussite est économique que je ne parviens plus à m’inquiéter de la disparition des coquelicots dans mon jardin. 

Il n’y a plus de travail ? C’est la fin du monde ? C’est la catastrophe ? La précarité est partout ? La vie matérielle est de plus en plus intenable ? J’aimerais m’inquiéter à mobiliser d’autres façons de penser le monde plutôt que de sombrer dans le ressassement des impossibles. 

Je voudrais m’inquiéter de contempler la lenteur avec laquelle le soleil s’abîme dans les brumes de l’horizon.

Je voudrais m’inquiéter non de colorier sans dépasser le trait mais de la nécessité réelle d’effectuer ce coloriage. 

Me forçant à l’immobilité pour ne pas réveiller celle qui dort à mes côtés, je voudrais m’inquiéter de profiter de cette insomnie pour composer un poème dans ma tête plutôt que de penser à l’inouïe violence de CRS s’introduisant dans les amphis où mes filles étudient et matraquant qui a la malchance de se trouver sur leur chemin. 

Je voudrais m’inquiéter de l’écho longtemps provoqué en moi par la beauté d’une phrase. 

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À suivre…

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