Course folle confiée aux aléas (3/4)

par Jean-Charles Vegliante. Lire le premier épisode et le deuxième.

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Autobiopoésie

Un oiseau de malheur becque sur mon œil
au fond qui ne fait pas mal, qui détruit en silence,
donne à sa vue une fenêtre d’avance
sur ce que voient les autres de mon futur linceul.
Je ne me plains pas mais je me tiens au seuil
d’une région sans retour sur la pente, je pense,
d’une longue descente vers l’aigre transe
avant la fosse apaisée où nous pose le treuil.
Ainsi l’œil se voit-il lui-même, malgré
ce qu’ont dit des penseurs qui n’ont jamais pensé à
la rage de ceux qui encore refusent
de laisser le néant prendre leur refuge
sans pouvoir se cacher comme font les animaux
quand ils sentent venir l’ogre avec sa faux.

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Anniversaires

_____________________(3 sonnets)

(Mars 2018)
Ces slogans qui sont restés dans nos mémoires
étaient notre vie expirée, savez-vous,
notre espoir, notre illusion, nos séductions
– on l’osait encore, sans être taclé
dézingué flétri sur la place publique –
comme si l’intelligence pouvait être
au pouvoir sans goût du pouvoir politique
ni des autres d’ailleurs, pitoyable leurre
(non ce n’est pas moi qui parle, je ne sais
vraiment pas où nous en sommes si nous sommes
survivants ça oui, sans nous en raconter,
surtout pas aux plus jeunes, voulant paraître
sages quand nous avons toujours hésité) :
au moins taisez-vous pour cet anniversaire.

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(Week-end)
Ces champs déserts, le travail interminable !
par des étendues sans charme décevantes,
le paysage file en coulées verdâtres
entre un ciel buvard, des visages brouillés.
Ici des humains ont débité du bois
en amont d’un ruisseau retors d’autrefois…
Qui sait quelle est leur vie, leur mal comme toi…
Le convoi fait halte (c’est louche) à Louché.
Sous le front bas horizontal des orages
ces taillis moussus inondés nous tourmentent.
Des têtes se relèvent, piquent du nez,
chacun sera ce qui chez l’autre l’effraie.
Les heures fuient sur les panneaux comme sable…
Là un masque, ici des vies en affichage.

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(Autre anniversaire)
Dans le mystère tu te crois moins contraint
sous ce poids mort qui t’aspire vers la terre
mais un beau matin tu vas voir la clarté
du ciel et des feuilles devant ta fenêtre
et respirer à nouveau comme au printemps
quand on sent tout-à-coup un air moins hostile
et comme une douceur de mère à ce vent
à ces paroles qui parviennent, passant
en bas ou s’éloignant sans douleur morbide
et même on néglige de croiser à peine
l’œil véloce et distrait d’une dans son phone
qui n’est ni une ennemie ni la masquée
faussement désintéressée, ce n’est rien
que la vie qui court malgré toi et t’enjoint…

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Voisinage image

On ne voit pas bien – le rideau est tiré
et la vitre déforme les visages –
un homme se peigne ou fait des grimaces
tourné vers le montant où pend une glace
peut-être – à moins qu’il ne nous voie aussi
regardant à travers la vitre d’en face –
il se demande bien ce que nous voyons
de son petit manège domestique –
nul autre que lui n’apparaît jamais
à la fenêtre d’où d’autres voix parviennent
et des éclats même, étouffés à peine…
une plainte d’enfant ou de femme-enfant
– mais c’est lui qui mime ce que nous croyons
pour donner le change aux choses étranges ?

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Vent d’en haut

Le vent d’en haut plaque contre terre
les feuilles plastiques, les brindilles
de carbone, la poussière d’amiante
avec l’odeur douceâtre des ailantes
malades. Nous abritons nos yeux
vers la lumière aigre d’un soleil
limité. C’est le regard mort du père
sur la dévastation qu’il a voulue.
Viens tout contre moi dans mon manteau,
mets ton petit visage sous mon bras,
– ils croiront que tu es un enfant.
Nous allons marcher en courbant le dos
à reculons jusqu’au dernier sas,
jusqu’à ce qu’on nous porte disparus.

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À suivre…

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