À la mystérieuse

par Guillaume Condello

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Les poètes ne sont jamais réellement amoureux. On peut bien réciter un poème (voire même l’écrire) pour soumettre à son charme celui ou celle à qui l’on s’adresse ; mais on imagine mal comment la passion pourrait spontanément pousser à s’exclamer : « J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité ». Le poème n’est pas l’expression de l’amour, ni d’un quelconque autre sentiment – autrement, il serait tout simplement incompréhensible, ou inintéressant, car ce qui me touche, dans les affaires du cœur, ce sont les sentiments que j’éprouve, ou qu’on éprouve pour moi, et non les poèmes. Le poème, c’est l’œuvre du poète – les sentiments, c’est l’affaire de l’individu, parce lui seul est complètement pris dans la vie.

On distinguera donc entre le poète et l’individu. Le poète est le fantôme de l’individu, cette seconde âme, à l’intérieur de lui, l’âme de l’âme (et ainsi de suite ?), qui se nourrit des expériences et des pensées de l’individu, pour en faire des poèmes. Baudelaire n’était pas son propre bourreau, mais son propre vampire, et si Michaux explore l’espace du dedans, c’est qu’il y trouve une porte qui s’ouvre sur un territoire qui fait exploser les frontières de l’individu. On se demande parfois si c’est la poésie qui fait tenir debout certains auteurs (Artaud, Plath, etc.) ou si ce chemin de douleur sans cesse approfondie n’est pas ce qui, au fond, les mène à leur ruine. Mais la question est mal posée : on ne cesse d’écrire qu’avec la mort. Celle de l’individu qui porte le poète, ou du poète lui-même : Rimbaud est le plus retentissant suicide qu’on puisse imaginer, refermant la parole poétique dans le silence de l’individu, sur les traces duquel les historiens désormais s’affairent sans fin ; d’autres (Roche, par exemple), ont opté pour la mort et la résurrection : le poète est mort ; vive le photographe.

Le poète vit sa vie dans l’individu – et agit (ou produit) selon ses normes, qui ne sont pas celles de l’individu. Kant distinguait dans le sujet moral des postulats qui rendent l’action morale possible : si dieu n’est pas un objet accessible à notre connaissance, il n’en reste pas moins possible comme simple postulat indispensable, car sans lui une partie de l’action morale serait dénuée de sens. Il me semble qu’on peut distinguer, de la même manière, trois postulats du poïétique. Pour que l’activité un peu étrange qui consiste à écrire des poèmes puisse encore avoir un sens, il faut donc présupposer trois choses : la validité du langage, une efficacité, et une temporalité propres au poème.

Depuis Mallarmé au moins, le poète vit dans une crise. Crise du vers, mais aussi du langage. Que le langage puisse dire le réel dans sa vérité est devenu, sinon impossible, du moins objet de préoccupation. La poésie, aboli bibelot auquel la poésie du 20ème siècle aura tenté de redonner un sens. Les surréalistes ont tenté de rallumer le feu du langage en jouant sur les images venues de l’inconscient, d’autres ont tenté de rechercher dans la matière même du langage, des mots, de leur disposition spatiale sur la page, ou de leur sonorité, des ressources pour redonner vie et sens au poème. Les expériences du vers libre, le retour à des formes de prosodie classique, et toutes les formes intermédiaires, participent de cette même tentative de donner raison au postulat que le poète se donne pour continuer à travailler : le langage est encore valide, il y a moyen de dire des choses qui importent.

C’est que le poème présuppose sa propre efficacité. Des révolutions surréalistes au camarade Ch’Vavar, entre mille autre noms, le poète, quand bien même il chante sa propre impuissance sur le mode (mineur, évidemment) baudelairien, ses ailes de géant l’empêchant de se défendre des moqueries de la populace, présuppose, par l’acte même d’écrire, que son poème peut avoir une efficacité. Il propose une expérience au lecteur, dont il espère, sans le dire, qu’elle pourra produire des effets sur son existence, changer sa vie et révolutionner la société, ou du moins : une expérience qui l’intéresse suffisamment pour qu’il lise le poème jusqu’au bout – et c’est déjà pas mal.

L’efficacité du poème n’est en effet pas toujours évidente de prime abord. Mais c’est qu’il y a un troisième postulat : la temporalité propre du poème l’arrache à la nécessité d’être efficace immédiatement. Akhmatova ne pourra sans doute pas faire tomber le régime, mais dans la réserve de sens que constitue le poème, et qui n’est pas accessible au temps, réside la possibilité d’une efficacité autre que celle de l’immédiateté politique. Le poème présuppose une réserve infinie de sens, que n’épuise aucune lecture ni aucune interprétation, mais à laquelle chaque lecture, chaque interprétation, viendra puiser, en son temps. Il s’arrache au temps, et c’est pourtant uniquement dans le temps que sa réserve infinie de sens pourra se manifester, par les multiples lectures ou interprétations successives (le poème étant réactivé par la lecture et son contexte, changeant).

Les postulats ne sont pas toujours les mêmes. Et dans une certaine mesure, ce sont eux qui déterminent la forme des poèmes. Si l’on s’adresse aux muses, il faut y mettre les formes, n’est-ce pas. Mais si le poète veut jouer la carte du chamanisme (qu’on pense à Serge Pey par exemple), le livre ne sera sans doute pas suffisant, et c’est la forme psalmodiée-performée qui s’impose. Si au contraire c’est la matière textuelle qu’on veut interroger pour la dépasser de l’intérieur, il faudra travailler sur l’objet livre lui-même (Queneau, par exemple), ou sur les dispositifs de transformation ou d’augmentation sonore (Heidsieck), etc.

Le poète trimballe partout avec lui sa cage de postulats. Tout son effort est d’en sortir, pour atteindre à ce dehors qui est le sien, mais qu’il n’atteindra jamais. On n’en sort pas. De toutes manières, de toutes ces manières, le poète tente de produire son effet, il court ou rampe, fait des bonds pour aller au-dehors de sa cellule, mais celle-ci le suit dans tous ses mouvements. Le poème est l’enregistrement de cette lutte désespérée – et belle, parfois – avec les barreaux de cette prison intime. Il ne pourra jamais serrer ses bras autour de la mystérieuse après laquelle il court, c’est entendu. Mais son fantôme lui aura donné la force de bouger, de secouer de l’intérieur sa cage de chair et de mots – son travail achevé, nécessairement inachevé, il ne lui restera peut-être, qu’à devenir fantôme parmi les fantômes, et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène dans la vie, cet individu singulier où il réside. A moins que ce ne soit l’inverse.

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