Course folle confiée aux aléas (2/4)

par Jean-Charles Vegliante. Lire le premier épisode.

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Angor

Avant l’heure pré-matinale des songes
nomades, quand les membres se crispent presque
glacés et que les os se tordent eux-mêmes
irrités impuissants comme dents du crâne
niellé par les acides du sol-érèbe,
alors s’installe entre les côtes l’angoisse :
par vagues par serrements pris dans la nasse
étranglée du silence mat, par entraves
cippes câbles crochets cassures chacun
titube et cherche le bord, le tronc, la grève
où reprendre haleine avant de dire au moins
rappelle-nous, ou Merci, ou au-revoir
il n’y a plus de temps. La tenaille noire
saisit le sternum. Or tu n’as plus de havre.

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Torrens…

(à M. évidemment)

Le temps glisse et nous plonge dans le défaut
de nous-mêmes, passé présent sous le jour
qui vit (et s’efface alors que je l’écris),
présent sous les caresses qui sont échos
et voyages vers un amont retenu
comme l’eau tremblante de maigres torrents.

Tu fermes les yeux, bascule où ne menace
plus que ce vertige fugitif sans point
d’attache, et point de peur, c’est comme lâcher
le bord de la barque s’éloignant au cours
d’une eau paisible (il suffit de se laisser
bercer par quelle illusion, quelle promesse).

Touche-moi, que je nous sente au moins vivants,
que la nuit sous les paupières n’envahisse !

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Prose (sonnet)

Il y a toujours un moment où le coucou exubère, hausse ses trilobes et ose plusieurs fleurs. Puis il retombe et jaunit dès que le temps se libère de l’humide printemps, chauffe les rebords, dissout les couleurs. C’est alors un foin pâle qui prend la place où triomphaient les tiges dressées comme des cous, où la jardinière débondait ses audaces, fière de ce tapis vert épais et gras aux genoux. Au-dessus l’hibiscus rouge reprend son empire et lance vers le ciel ses trompettes vibrantes, seul enfin pour complaire à la maîtresse et rebruire dans la brise qui souffle là, brûlante, et semble faire signe parfois contre les vitres – on ne sait pourquoi ni à qui – dans la solitude aride de l’amiante.

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L’aube rose

Serait-ce dans ton souvenir juste un rêve,
ou l’illusion d’avoir vécu nos lectures
séparément proches dans ces journées creuses
en délires de vagabondages sur
des sentes qui s’estompent sitôt tentées ?
Aux fourrés de fraîcheurs grises l’air vulnère
la candeur endimanchée des promeneuses,
et nous moquions leur maladresse appliquée.
Les froides virides vies nous faisaient signe
depuis la profondeur de rares échos
évanouis dès qu’on croyait y saisir
un langage apaisé de la molle terre,
de l’odeur renaissante sous les aiguilles,
de la promesse qui rassure – et trompeuse.
______________________________Nous avancions
______________________________dans l’aube oiseuse
______________________________deux “vrais garçons”.

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Deux ans après

Il y a dans l’air comme un air de printemps
– comme Ungaretti disait de février
qu’il était son mois un peu fou du secret
préparant on ne sait quelle résurgence.
Nous nous souvenons bien sûr pourtant personne
ne reviendra, jamais la mort ne renvoie
les joyeux compagnons de l’intelligence
détruits pour rien, si nous voyons maintenant
que les présages ne sont qu’indélébile
marquage des dégradations du climat,
et que les morts de janvier étaient premiers
sur l’autel du nouveau Moloch travesti
en vengeur.2 de trop d’humiliations.
La terre gelée propose son asile :
________________________impitoyable aux errants
________________________le sol âpre accueille
________________________les corps comme feuilles.

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Périphérique du Marché 2017 (fin)

(sonnet augmenté)

On vole sans émotion jusqu’aux nuages !
Le vaste monde est fait d’une infinité
de petits pays, d’infimes univers,
mais aucune société ici, personne
qui cherche un regard ou veuille vous répondre :
Sucré ou salé ? le choix est chiche et l’ombre
nous enveloppe et secoue. Où est la terre ?
Quelqu’un crie : Conduite à risque ! on veut descendre !
L’avion pique du nez vers la mer qui tremble.
________________________________________________(toujours)
Qu’est-ce, qui joue encore parmi les vagues
______________________________________________divines
si toute sirène a disparu et l’eau
___________________________________qui cligne
entraîne des troupeaux de leurres plastiques :
qui nous protège du crash, trop courte piste :
la nice Town c’est Nice aux riches blandices :

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Passants

… les herbes exténuées,
innumérables armées vaincues qui me défendent.
F. Fortini, L’abolition prochaine de la nature

Plusieurs basses plantes, des fleurs d’ibiscus,
jasmin diurne, rejetons de pépins
divers, tourmentés par les fourmis que chassent
des doigts agiles – pas toujours assez – et
l’ombre passante d’indifférents nuages
protègent la cellule, l’écritoire en
luminé de l’écran : tu lèves les yeux,
tu vois glisser loin d’ici les beaux nuages
inutilement : tu es seule peut-être
à les voir, instant dans leur forme mouvante,
et les fleurs : peut-être un jour ou deux, et toi :
les feuilles se dessinent aussi là-haut
ou bien ce sont des crinières de chevaux
que nous croyons tenir – au moins une fois ?

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À suivre…

 

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