Après Babel, 6

par Guillaume Métayer. Lire les autres épisodes.

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Midas marmiton

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Nous sommes parfois gentiment sommés, dans mon métier de chercheur, de rendre manifeste la cohérence de nos travaux. Croyez bien que travailler sur Voltaire, Nietzsche et Anatole France ne va déjà pas de soi pour tout le monde. Il faut préciser que Nietzsche a lu et aimé Voltaire (cela peut prendre, pour la version courte, 432 pages), puis qu’il est un exact contemporain du voltairien Anatole France (démonstration moins longue), un écrivain dont certes le philosophe allemand n’a parlé qu’une seule fois mais avec qui il partage tout un fond d’aperçus typiques de ces « moralistes français » qu’il aimait tant. Pour accréditer l’idée, on peut citer Geneviève Bianquis (argument d’autorité) ou carrément payer de sa personne en y consacrant un article (15 pages devraient suffire, même s’il est de bon ton de promettre une deuxième étude sur le même sujet, au cas où l’espérance de vie serait bientôt portée à 150 ans…). Bref, voilà un trio qui tourne vite et bien : ils vécurent cohérents et eurent beaucoup d’articles. Mais si vous leur attachez la poésie hongroise, rien ne va plus. Le quadrige menace de verser dans le fossé et d’y précipiter son aurige tricéphale. Rien de plus réjouissant alors que ces moments où l’unité profonde, secrète, du disparate semble surgir, déjouant la crainte d’avoir été le jouet aveugle de l’amour et du hasard. Le jour où j’ai découvert que Nietzsche avait eu une période hongroise, qu’il lut Sándor Petőfi avec passion, qu’il le mit en musique plus qu’aucun autre poète, fut l’un de ces moments de grâce. C’est un monde intérieur qui s’ouvre, de l’extérieur… Cohérent, moi ? Dommage !

Voici tout de même, pour patienter, quelques extraits musicaux de Petőfietzsche : 

https://www.youtube.com/watch?v=gheYqKfdlLc

https://www.youtube.com/watch?v=_Cuw_StBAQM

https://www.youtube.com/watch?v=_k_pHolsMlQ

Petőfietzsche, justement… C’est ici qu’apparaît la question de la traduction. Le traducteur, par ses choix, ses principes, ses parti-pris, ses goûts, définit assurément une ligne auctoriale, un peu comme on parle, pour une maison ou une collection, de ligne éditoriale. Et c’est heureux. Mais ne risque-t-il pas aussi de transformer tout ce qu’il traduit en un seul massif personnel, aliénant les auteurs à sa cause, les mettant tous à sa sauce (pour revenir un peu en cuisine) ? Reconnaît-on un traducteur comme on reconnaît, en trois lignes, un auteur, ou un interprète musical en deux temps trois mouvements? Et si c’est le cas, est-ce bon ou mauvais signe ? Quel espace le traducteur doit-il réserver à sa personnalité, quelle place à la lettre du texte ? Quel est le bon dosage ? Pourrait-on pasticher un traducteur ? L’exercice serait très amusant… Je me demande, d’ailleurs, si ce n’est pas un peu à cela que je me suis essayé la dernière fois avec ma tarte Tatin aux graines de pavot, ma crème renversée aux feuilles mortes, mon vol-au-vent-mauvais. Verlaine lui-même ne s’était-il pas auto-pastiché ?

On a coutume d’observer avec attention la qualité différentielle de la traduction et de l’original mais un autre axe essentiel, indissociable du premier, consiste dans la qualité différentielle entre toutes les traductions d’œuvres et d’auteurs différents réalisés par un même traducteur…

Mais revenons à Petőfietzsche. J’ai déjà eu quelques fois l’occasion de parler des affinités électives assez méconnues de Nietzsche avec la Hongrie. Et à chaque fois, je propose un petit jeu au public. Je projette sur l’écran et lis à haute voix quelques poèmes de Nietzsche et d’autres de Petőfi et lui demande de me dire lequel des deux en est, selon eux, l’auteur. L’opération marche à chaque fois. Je veux dire qu’à chaque fois, le public se trompe de moustachu. C’est vraiment réjouissant parce que cela me permet de montrer d’un coup, sans notes de bas de pages ô bonheur, la parenté d’inspiration. Bien sûr, je ne peux organiser ce jeu de société que devant un public choisi – et surtout : à l’aide de traductions, qui se trouvent toutes être les miennes… C’est pourquoi un frisson m’a saisi l’autre jour en rangeant mes affaires après mon numéro. Et si ces textes ne paraissaient interchangeables que parce qu’en Midas démonétisant de la traduction j’avais, en les touchant, changé en cuivre de ma façon ces deux ors poétiques ? Pire : aurais-je changé en un même métal intermédiaire, semi-précieux, le cuivre de l’un et l’or de l’autre (à vous de choisir), brouillé la qualité et estompant la différence ? Mériterais-je le bonnet d’âne du traducteur en guise de toque du cuisinier ?

Le roi, le roi Midas a des oreilles d’âne…

Le jeu est d’autant plus troublant que je n’avais pas si franchement l’intention de traduire ces poètes pour qu’ils se ressemblent. J’ai tenté ce genre d’expériences jadis, pour mettre en valeur une autre parenté : celle de Nietzsche et de Voltaire (cf. supra). Il s’agissait de traduire les épigrammes de Nietzsche de façon à faire ressortir leur ressemblance avec la verve et les idées voltairiennes. Pour cela, je devais respecter leur rime, leur rythme, leur insolent sautillement. Exemple :

Goût délicat

Si à faire un choix l’on me porte,
Un simple lopin me suffit,
Bien au milieu du Paradis
Ou mieux encore – devant sa porte ! [6]

Mais là, en traduisant Nuages de Petőfi après les Épigrammes de Nietzsche, je n’avais pas vraiment cette intention. Je baignais certes dans ce monde romantico-philosophique germano-magyar, je connaissais ces affinités, mais j’y nageais tranquillement, sans la moindre tension probatoire. Serait-ce ma manière de traduire qui les confond et les rend méconnaissables ?

Jouons un peu, pour voir :

Premier niveau.

Les deux poètes ont parfois la même tendance à pratiquer l’épigramme gnomique en la décantant dans l’acide pessimiste jusqu’à ce qu’on n’en voie plus que la corde, écrasant la rime dans la pure et simple répétition, comme la figure d’un monde réduit à sa plus monotone, voire sa plus sinistre expression : 

1)
Le paysan brise la glèbe,
Puis l’aplanit.
Le temps brise notre visage,
Mais il ne l’aplanit pas.

2)
Il n’est pas de bonheur en ce monde.
Car notre bonheur est toujours malheur
Il n’est pas de malheur en ce monde.
Car notre malheur est constamment bonheur.

Alors, Nietzsche ou Petőfi ?
Ou pire encore, Métayer ? That is the question.

Continuons :

Deuxième niveau.

Voici trois poèmes tournoyant de concert autour des idées et des images du bonheur, de la chasse, du temps insaisissable. Qui parle d’oiseaux et de réel ? Qui de gibier, qui de désert et d’emprisonnement dans l’éternel présent ?

1) Nos espoirs volent, ces beaux oiseaux…
Et quand leur vol est au plus haut,
Qu’ils respirent l’air pur des cieux,
Où l’aigle même ne niche pas ;
Arrive le réel, ce chasseur rigoureux,
Qui les abat.

2) Plus beau des gibiers, bonheur, ô bonheur,
Toujours près, jamais assez près,
Demain toujours, mais aujourd’hui jamais –
Serait-il trop jeune pour toi, ton chasseur ?

3) Derrière moi, la belle forêt bleue du passé,
Devant moi, les beaux semis verts de l’avenir ;
Toujours loin, sans me distancer,
Toujours près, sans que je puisse y parvenir.
Ainsi, sur la grand-route, je vais errant,
Dans ce désert luxuriant,
Abattu et toujours errant
Au sein de l’éternel présent

Nietzsche ou Petőfi ?
Ou pire encore, le Midas du simili-cuivre ? That is the question.

J’attends vos réponses sur le site de Catastrophes, qui n’a peut-être jamais aussi bien porté son nom, voire en message personnel. Les trois premiers gagnants recevront un volume d’Après Babel, si je débite un jour en livre ces feuilletés. Et surtout, je m’interroge sur ma méthode de traduire actuelle. N’aurait-elle pas tout transformé en un même magma poétique aux rimes semblables et aux rythmes semblablement irréguliers… ? Ai-je été assez attentif à la qualité différentielle ? Sans doute cela vaudrait-il la peine de réessayer autrement, avec de nouveaux principes. Je pourrais aussi confronter d’autres versions, dues à d’autres traducteurs, pour voir si l’effet de confusion se produit aussi… Mais risque-t-on pas de tomber alors dans le travers inverse ? Les univers hétérogènes des traducteurs ne vont-ils pas introduire trop d’écart entre les textes originaux ? Séparer Pető et Fietzsche ? Faudrait-il convoquer encore plus de témoins, citer à la barre plus de langues ? Ou bien tout simplement revenir aux textes originaux et les comparer patiemment, chacun dans sa langue ?… Peut-être pourrait-on tout simplement commencer par comparer les poèmes de Nietzsche avec les versions allemandes du poète hongrois, notamment celles de Karl-Maria Kertbeny que le philosophe avait lues :

Premier niveau.

1) Der Bauer zerbricht den Boden,
Und dann ebnet er ihn ein.
Die Zeit zerbricht unser Gesicht,
Aber sie ebnet es nicht ein.

2) Es giebt kein Glück auf dieser Welt.
Denn unser Glück ist immer Unglück
Es giebt kein Unglück auf der Welt
Denn unser Unglück ist stets Glück

Nietzsche oder Petőfi ? Petőfi oder Nietzsche ?

Deuxième niveau.

1) Es fliegen unsre Hoffnungen, die schönen Vögel, hoch
– Jedoch
– Wenn sie am höchsten fliegen,
In reinster Himmelsluft sich wiegen,
Wo selbst der Adler Flug bereits ein träger:
Da kommt die Wirklichkeit, der finstre Jäger,
Und schießet sie herab !

2) Glück, o Glück, du schönste Beute,
immer nah, nie nah genug,
immer morgen, nur nicht heute, —
ist dein Jäger dir zu jung?
Bist du wirklich Pfad der Sünde,
aller Sünden
lieblichste Versündigung

3) Im Rücken der Vergangenheit schön bläulich Waldrevier,
Der Zukunft schönes grünes Saatfeld doch vor mir ;
Das eine hinter mir stets, doch nicht bleichend,
Vor mir das andre, aber stets entweichend.
So wandre ich in trübem Sinn
Die wüste, wilde Straße hin;
So wandr’ ich mühsam, schwer und hart
In ewig dauernder Gegenwart.

Petőfi oder Nietzsche ? Nietzsche oder Petőfi ?

Sans doute pourrions-nous chercher des indices dans la versification, soupçonner a priori que les rimes de la traduction seront plus grumeaux que perles, de moins « belle eau » que celles de l’original ; que les rythmes seront peut-être parfois un peu chahutés dans la traduction, les vers trop longs ou soudain trop brefs, sans raison. Mais n’est-ce vraiment que par ses défauts que se trahit une traduction ? Serait-ce donc de lui-même que le traduttore serait le traditore ? Non, nous savons bien que le champ des comparaisons et des interprétations qu’ouvre l’espace entre les langues est infini, qu’il enrichit sans fin l’original, et c’est pourquoi l’on pourrait passer des cuisines aux caves. Faire de la traductologie une forme de l’œnologie, attentive à l’effet des différences sur chacune de nos papilles, organiser de longues et joyeuses dégustations traductologiques…

P. S. : j’ai caché une fève dans l’une des galettes. L’un de ces poèmes est une traduction réalisée en binôme par votre Midas cuisinier et son marmiton de Graz, Andreas Unterweger. Qui saura dire lequel ? Qui aura la couronne ? Et qui les oreilles d’âne ?

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À suivre…

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[1] Nietzsche et Voltaire. De la liberté de l’esprit et de la civilisation, préf. M. Fumaroli. Paris, Flammarion, 2011.
[2]« À travers les articles aujourd’hui réunis dans les volumes de la Vie littéraire, on glanerait, de 1887 à 1890, une gerbe nuancée de pensées nietzschéennes » (Geneviève Bianquis, Nietzsche en France. L’Influence de Nietzsche sur la pensée française, Paris, Alcan, 1929, p. 8).
[3] « Du moment France au moment Nietzsche, ou le passage sous silence », dans J. Le Rider (dir.), Nietzsche dans la littérature française au tournant du XIXe et du XXe siècle, Cahiers de l’association internationale des études françaises, n°69, mai 2017, p. 187-202.
[4] Merci à Hélène Védrine pour sa recette !
[5] Apollinaire s’en était déjà avisé, comme me l’a fait remarquer Gyula Sipos. Voir Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complète, éd. Pierre Caizergues et Michel Décaudin, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 449-450.
[6] Nietzsche, Épigrammes, présenté et traduit par G. Métayer, Paris, Sillage, 2011.
[7] S. Petőfi, Nuages et autres poèmes, Paris, Sillage, 2014.

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