Le voisin Honoré (3/3)

par Marc Wetzel. Lire le premier épisode. Lire le deuxième.

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     Je reproche à Honoré ses continuelles médisances : le fils de François aurait un jour assommé celui-ci devant leur portail ; les deux sœurs voisines s’échangeraient leurs maris chaque week-end ; la vieille tante de Luc est chez lui rigoureusement sous clé, non du tout son argent… 

         « Le fond d’exactitude de vos ragots » lui dis-je, « n’excuse rien ».

     Il en convient franchement, mais plaint ma tiédeur :

    « Est-ce de ma faute, voisin, si la vérité est laide, et cette laideur intéresse tout le monde ?! ».

    Mais la vérité, comme il dit, n’est que la moitié du fond de commerce ; car (me murmurait Fabienne) Honoré ment dès qu’il cesse de médire : son père fut un temps coiffeur de Paul VI ; lui-même a échoué à l’oral de je ne sais quelle Grande École pour raisons politiques ; sa très jeune sœur est morte d’une chute de balançoire. Fabienne était formelle : tout cela bêtises, pur flan. Je condamne donc ses consternantes fictions. 

       Il en rit. « Est-ce encore de ma faute, voisin, si la fausseté est belle, et cette beauté bluffe tout le monde ? » 

       Voyant mon dépit, ma brève rage, il offre un verre.

      « Buvons au rabibochage du beau et du vrai » me lance-t-il, pitre.

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     Honoré, Norbert et moi sommes (pour la première fois) rassemblés à l’arrière de sa terrasse, devant une grande table garnie (cidre, fruits, arachides), attendant Fabienne.

      Elle arrive enfin, souriante et nerveuse. Norbert coupe, je distribue, Honoré nous explique les règles du whist (que Norbert et Fabienne découvrent, que je pensais tout à fait autres, qu’Honoré semble avoir tiré d’Internet à l’aube).

     Nous « jouons ». Norbert plaisante efficacement (il était temps) ; je raconte ma  consternante visite au tout-récent « Musée du Bien-Être » (longs couloirs glacés, sans siège ni lumière, textes de vitrines en occitan, palpation d’entrée par vigiles numériques, sanitaires suspects, humide obligatoire parking, gardiens bruyants, fermeture-surprise à seize heures …) ; Honoré boit, triche et plastronne. L’après-midi peu à peu se fait confiante, civilisée, conviviale.  

    C’est alors que, d’une phrase (rapide et sensible), Fabienne, front tombé sur son jeu, tue l’apprentie-réunion : « Je suis contente » dit-elle, « de rire et grignoter avec vous ; mais je préférerais aimer quelque chose ou quelqu’un si fort que je ne songerais certainement plus à jouer aux cartes ».

     Le silence qui suit est à peine vexé. Mène suivante.

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15

     Mon petit-fils Angelo a l’insolence loyale, mais publique. Tout le quartier sait ainsi le détail de mes insuffisances : simple piscine gonflable, canapé de béton, table de ping-pong bricolée sur tréteaux, jardinet sans panneaux ni agrès, absence domotique de grille-pain, de crépière et même micro-ondes, arrosage au tuyau, douche gréco-romaine à l’étage, cave sans trésor, grenier condamné.  Il enfourche en ce moment même le vieux tricycle rouge (que dénonçait déjà son père), et peine, grommelant, à passer le branlant portail.

   D’un coup, il craque et me hurle :

   « Et t’es même pas fichu d’être un grand-père milliardaire ! ».

  Honoré, qui range son appentis derrière la haie, décide qu’en voilà trop.

   « Mais qu’est-ce que changerait donc à ton sort, petit crétin » l’entends-je répliquer à travers les feuilles, « une Rolls-Royce à pédales ?! » 

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     Honoré a une drôle de demande, que j’hésite à satisfaire, mais plus encore à écarter : grimper sur son toit. « Je n’y suis jamais monté, voisin », me dit-il, « jamais. J’ai fait installer mes antennes, remplacer mes tuiles, repeindre le mitron de cheminée. Tout ça de mon jardin, trop confortablement. Aidez-moi en tenant ferme la double échelle. Fabienne fait les courses, et ne vous disputera pas. Je veux parcourir une fois ce quartier comme la plus sotte des hirondelles le voit toujours. Il me reste peu de semaines ouvrables, si j’ose dire, soyez chic ».

   On monte donc, pesamment, prudemment. Honoré, de corpulence étonnamment agile, trouve bientôt appui au faîte, chevauchant un peu bizarrement la noue des combles, ses souliers pendant sur la corniche. Je l’y rejoins. Le virage de la rue se libère devant nous, et, de contentement, il remonte ses manches dans le petit vent. Dans le surplomb, un angle mort du grand pin de mon jardin se découvre, révélant la grosse toile d’une saleté de nid de processionnaires. « Vous me guiderez d’ici » lui dis-je, « je redescends y monter. C’est l’affaire de trois coups de scie, et je repasse vous prendre ». Honoré s’amuse franchement de mes brusques résolutions, et veut bien attendre où il est.  

     Pas longtemps, car presque immédiatement ganté, emblousé, outillé, accoté, je suis déjà dans mon arbre, à sept mètres, devinant par lui, peu à peu, quelle branche finir par couper. Honoré se penche là-bas, un peu périlleusement, pour m’escorter de la voix et du regard, alors qu’ici, ma tête émerge, hasardeusement, du houppier. C’est l’exact moment choisi par Norbert pour passer.

      Il est ébahi de nous découvrir ainsi, follement perchés de part et d’autre du muret mitoyen, et aussitôt goguenard. « Alors, les voisins » lance-t-il, « on prend décidément tout le monde de haut ?! ».

    « Les dieux t’emmerdent » lui répond Honoré, me faisant sobrement signe de venir le dégager.  

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           J’admire qu’Honoré, qui ne sort plus qu’avec peine, travaille encore ici ou là, dès qu’il fait beau, à son jardin. Son amour de la nature surpasse son retrait de la vie, et je l’en félicite.

   « Vous n’y êtes pas du tout » me dit-il. « Je croirais à la résurrection que je me foutrais bien, sachez-le, du devenir de ce jardin. Car c’est là-haut, irréversiblement, que se passerait le reste, et l’allure du monde m’indifférerait bien ! ». 

  « Mais alors » lui dis-je abruptement, « pourquoi vous soucier encore d’entretenir toutes ces choses, ces plants et ces parterres, que vous ne reverrez ni n’arpenterez jamais plus ? ».  

      « C’est que hélas et bien plutôt » me dit-il sans sourire, « je crois à la réincarnation ». 

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18

        Honoré me raconte ses « derniers rêves », images grotesques ou atroces, de « personnages blessés, acculés, vengés, dans l’exercice de leur fonction : boulangers jetés dans leur four ou noyés dans des bains de farine, généalogistes orphelins, serruriers incarcérés, gourmets hachés menus, guides dépaysés, garagistes emboutis, bourreaux torturés … ».

       Je n’en crois bien sûr rien, mais le regarde et écoute.

      D’un coup, tout change. « Il est temps » ajoute-t-il, « de fendre un bout d’armure. Je vais vous dire qui je crois avoir été ». 

      J’attends, touché.

   « Je suis un heureux caractère en sursis, voisin » chuchote-t-il, « et voici en vérité tous mes songes : je me figurais des portes fermées ; à présent, des portes disparues ».

     Justement, la longue voiture blanche arrive et klaxonne. « Sans rancune, voisin » me dit-il en s’y éloignant, « vous verrez : mes héritiers vous feront me regretter » 

             Et en effet.

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[Fin]

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