Retour amont

par Laurent Albarracin

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Sans chercher d’une quelconque façon à attribuer un rôle au poème, on ne peut lui dénier qu’une expérience et une espérance le travaillent, ensemble, simultanément et par stimulation mutuelle. L’expérience est celle de la vie, du réel, de la perception du monde et des choses, et l’espérance tient à ce que le poème ne soit pas sans effet justement sur l’expérience de vivre. Si le poème a forcément son origine dans le vécu, fût-il le moins biographique possible, l’inverse est aussi vrai : quiconque écrit constate que le poème nourrit l’expérience, soit qu’il l’affine vers plus de lucidité, de clairvoyance ou de vision prophétique, pourquoi pas, soit qu’il y mêle plus de ludicité, au contraire, et le jeu tremblé qu’on instille alors par l’introduction de figures de rhétorique n’est pas non plus sans conséquence sur la perception des choses. 

L’espérance n’est pas l’espoir. Celui-ci concerne un but, il a des contours, il est limité par la question de sa réalisation possible. L’espérance est plus floue, plus vague, plus incertaine, plus mobile aussi. L’espérance accompagne l’expérience comme son verso magique. Aussi n’est-elle pas tant tournée vers le futur qu’elle est le vrai pain dont se nourrit le présent. Or le poème est justement l’espérance vécue comme l’une des données de l’expérience. C’est précisément sa vocation que d’exprimer un vœu au sein même de sa parole, de sa voix propre. Non pas forcément un vœu de vie autre et meilleure, mais au moins un vœu de vie mieux dite, plus justement exprimée et peut-être alors mieux vécue. 

Espérance et expérience étant indissociables, le poème ne peut faire autrement qu’évoquer ces deux sources qui confluent en lui. Le réel dont le poème part perdure en lui, parce que le poème également le vise et tente de le rejoindre. Le vécu n’est pas seulement le point de départ, il est tout autant le point d’arrivée et, mieux, la ligne continue sur laquelle il se module. Le poème fait cortège à ses sources et reverse à sa double origine une part de son fruit. René Char, dans Retour amont (1966), le dit ainsi : « Le vin de la liberté s’aigrit vite s’il n’est, à demi bu, rejeté au cep. » C’est pourquoi le poème ne saurait pousser hors-sol et s’en tenir à une pure construction mentale, dans l’oubli des choses et de la vie. Il fait, dans son trajet et sa fluidité même un perpétuel retour à sa source qui est expérience et espérance mêlées et il est, toujours selon Char, « le lac redevenu le berceau du moulin ». 

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Sommaire du No. 16
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