Après Babel, 5

Par Guillaume Métayer. Lire les autres épisodes.

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Catastrophe en cuisine

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Je dois mon feuilleton à la revue Catastrophes. Mais depuis plusieurs semaines, je me sens las des abécédaires et des onomatopées. Je voudrais m’attacher à autre chose, aux sonorités par exemple. Il pourrait être intéressant d’essayer de vous faire entrer dans la cuisine de la traduction d’un célèbre poème hongrois.
Commençons donc par une version juxtalinéaire de ces vers fameux là-bas :

La corde de l’automne bourdonne,
Gémit, maugrée,
Sur le paysage ;
Et monotone verse
Un chagrin obstiné
Et douloureux.

Et moi découragé,
Maladivement pâle,
Pendant que minuit
Sonne, je ne fais que pleurer
Et devant moi les mille
Délices disparues se lèvent.

Oh, passer enfin,
Automne ! choir enfin,
Laisse-moi !
Comme vieux sous-bois,
Qu’élève en spirale
Le mauvais vent…

En hongrois, le poème est saturé de rimes et j’ai développé ces dernières années toute une théorie sur la nécessaire traduction en rimes des poèmes en rimes, doctrine que je vais sans doute abandonner bientôt, mais pas tout de suite… Peut-être après ce passage par les cuisines ?

Commençons. Je pourrais simplement décaler le premier verbe et le faire rimer avec automne :

La corde de l’automne,
Gémit, maugrée, bourdonne…

L’original commence aussi par des rimes plates. Et j’ai pour principe de ne pas bouder les ressemblances providentielles, ces rimes qui se donnent d’elles-mêmes comme des harmonies secrètes entre les langues. J’ai toujours pensé qu’il y avait un dieu de la traduction. Si dur soit-il, il sème parfois des fruits faciles entre les deux rives, comme pour nous encourager. Ses grâces sont des présents sacrés. Certes, la référence au son viendra plus tard dans le français alors qu’elle précède la notation psychologique dans le hongrois, mais n’est-ce pas mieux ainsi ? Le son se charge, après coup, de tout le pathétique des verbes d’émotion, il résonne à la rime et embrasse ainsi rétrospectivement la psychologie dans la mélodie.

Continuons.

J’ai mis « paysage » dans mon mot à mot, mais le mot hongrois (« táj ») est beaucoup plus large : contrée, terres, région. « Région » serait bien car on garderait les notes quasi nasales du hongrois qui n’hésitent pas à revenir à six reprises : six fois la même voyelle et la même consonne dans l’original (- ong /- on). Je le garde en mémoire, mais « contrée » me sera peut-être utile aussi si je conserve « obstiné ». La rime est faible, je le reconnais, mais c’est un autre principe : je ne crois pas que l’on puisse tout garder des règles d’autrefois, les alternances masculin-féminin, les consonnes d’appui. Lorsque c’est possible, je le fais, bien sûr. Souvent, je m’arrête ainsi à des solutions intermédiaires (« obstiné » / « contrée ») que je défais ensuite. Elles me permettent d’avancer, de rester dans le mouvement, rien ne serait pire qu’être bloqué…

« Verse » ne va pas être simple. « Épand » serait mieux, sans doute. Un peu « Leconte de Lisle-esque» (« Midi roi des étés, épandu sur la plaine ») certes, mais il aurait une grande utilité si je revenais avec plus de précision à l’original hongrois dans ce que j’ai traduit par les adjectifs « obstiné » et « douloureux » étaient des adverbes. En règle générale, je me méfie des adverbes en –ment. D’abord parce que Hédi Kaddour a coutume de les vilipender et je me dis qu’il doit avoir de bonnes raisons, nonobstant les superbes « victorieusement » de Mallarmé et « alternativement » de Flaubert (mais pas l’abominable « Immédiatement » de Baudelaire épinglé par Gide). Je me souviens aussi de la fin des Commentaires sur la société du spectacle et de la brillante distinction entre « en vain » et « vainement ». Les locutions adverbiales n’ont pas le même sens et sont plus élégantes. Et puis je ne me cache pas que le -ment des adverbes est souvent une facilité… C’est la règle du jeu, hélas, et le feuilleton n’attend pas. Peut-être qu’une fois tout cela mis en place, le poème hongrois gardera tout de même une certaine allure en français ? Il faut essayer, c’est la seule méthode, quitte à casser et refaire si nécessaire. Je pourrais aller jusqu’à « monotonement ». Cela fait un peu « Monomotapa » mais c’est plus monotone que monotone, dont le suffixe –ment présente une sorte de miniature blanche intégrée, comme un affixe magyar.

« sur la contrée » ?

Ce ne serait pas mal : on voit la plaine hongroise, la fameuse puszta, et quoi de plus monotone que la puszta ? D’ailleurs « puszta » veut dire désert, et quoi de plus monotonement monotone que le désert ?

Sur la contrée
et verse monotonement
son chagrin douloureusement
obstiné.

Zut, j’ai cassé les assonances originelles qui m’intéressaient au départ… Pour avoir l’équivalent, il me faudrait un synonyme de « contrée » qui donnerait une rime en –ant ou à la limite en – on ? Ah oui, j’avais « région » :

Dans toute la région

(je dois faire un peu gonfler, sinon j’aurais l’air de dire « en région »)

et verse monotonement
son chagrin douloureusement

Maintenant il me faudrait un synonyme de « têtu, obstiné » en –on.
Il y a « con ». Mais non. Dommage. J’aimerais bien parfois faire toute une traduction en ne cueillant que les idées les plus idiotes. Comme une expérience, un jour, peut-être. Je ne fais pas assez d’expériences. En tout cas, je ne trouve pas de synonymes de têtu en –on. C’est un fait.

Il faut tout recommencer, et chercher un synonyme de région en –an. J’aurai peut-être une strophe toute en « -ant ». En « -angue », je ne peux pas, ce serait ridicule. Il ne faut pas calquer les langues comme cela. La désinence en « g » est beaucoup plus fréquente en hongrois qu’en français. On passe tout de suite de mangue à exsangue, voire de Tchang à d’ilang-Ilang. C’est beau, l’ilang-Ilang. Mais cela n’a rien à voir : revenons à nos moutongs. Le « g » final en français, ça fait cong. Pourquoi pas des mots en –ance ? Voilà qui ferait automnal et assonerait (automnerait) joliment avec « ant ». Un synonyme de région en –ance, ça doit bien exister. Je cherche toujours d’abord tout seul, sans les mains. Si je ne trouve vraiment rien, j’ouvre le dictionnaire, et je m’offre un regard planant, le plus rapide possible, au-dessus des synonymes; c’est toujours bénéfique, surtout si je ne regarde du coin de l’œil et les laisse entrer l’air de rien par les oreilles-fibres de l’axolotl informatique que devient vite le traducteur haletant. Fausse piste. La France et la Durance qui me viennent à l’esprit ne me seront ici d’aucune utilité. Et c’est un autre poème qui se monte se démonte à côté, et que je ne note jamais. Dommage ?

J’ai aperçu des mots intéressant : « domaine ». Oui, car instinctivement je cherche des syllabes traînantes pour rendre l’étirement des quasi diphtongues (-ong !) du hongrois. Le début de ce poème m’a toujours paru à la limite du japonisant, du coup de gong. Il dit, en phonétique : « Jong, Yayong, Bouchong ». On croirait les trois rois d’une dynastie nippone ou coréenne. Puis vint le souverain Atáyon… Généalogie turque ou biblique plutôt (« qui genuit »…) ? Quelque chose du Gog et Magog d’Ady; d’ailleurs, c’est la même période. Puis : Chont Konokon. Un roi aussi ? Mais avec prénom et nom ce serait plutôt l’un des sept samouraïs avec un petit côté plus hollywoodien (sept mercenaires), quelque chose d’un Sean Connery oriental vu par des Hongrois. Quant à « Boute-Konokon » ce ne devait pas être un monarque xénophile. Et qui étaient les Konokons ? Peuplade d’Asie centrale, peut-être. Échfayon : lui, c’est, sans nul doute possible, un roi hébreu. Fayon est la pour Fayoum. Ici, l’histoire sainte se mêle avec le fantasme oriental de la Hongrie et les japonaiseries de l’époque… Quand on songe que ces vers ont été publiés au temps de la revue Occident (Nyugat)… L’équilibre entre la modernité venue de l’Ouest, l’origine orientale que l’art Sécession exalte également et les japonaiseries est étonnant…
Hélas, où suis-je encore parti ? Je cherchais un synonyme, pas une triple entente imaginaire des points cardinaux… Ces voyages m’ont un peu fatigué. Peut-être un chassé-croisé de l’adverbe et de l’adjectif suffira-t-il :

Et monotone épand
Sa peine tristement
Obstinée.

Soit.
Poursuivons :

Et moi découragé,
maladivement pâle,
pendant que minuit
sonne, je ne fais que pleurer
et devant moi les mille
délices disparues se lèvent.

Ah, les deux derniers sont vraiment tristes et beaux ! Peut-être à cause des « d » que j’ai mis ? Car, je m’en rends compte, ma traduction juxtalinéaire n’était pas juxtalinéaire. Elle ne l’est jamais. Elle est toujours-déjà une esquisse d’interprétation, et je m’efforce de rester conscient de ce premier pli, même faux, pour le défaire au besoin par la suite. Dans cette première strate, quelque chose de la première impression doit rester déposée. Il me faut souvent y revenir, presque autant qu’au texte originel.
Ce ne sont pas mes « d » qui sont beaux, c’est l’idée d’une splendide et douloureuse épiphanie de la mémoire, de son « lever », comme un soleil, une force de la nature, totalement extérieure, rencontrée par hasard, au coin des rues. Ce poète est génial, il faut le traduire mieux que cela, me dis-je : toute traduction contient une axiologie fluctuante, un corps à corps avec le texte où celui-ci impose sa qualité, élève le traducteur…

Mais reprenons :

maladivement pâle.

On devrait plutôt dire « d’une pâleur maladive », qui serait atrocement pharmaceutique. Le hongrois est beaucoup plus chic avec sa paire d’adjectifs dont l’un devient de facto adverbial. Littéralement : « pâle malade ». Alors : « pâle et malade » ? Les sonorités s’entrelacent bien, s’embrasseraient presque. Mais « courage » et « malade » ne riment pas : à la tentation diabolique de l’assonance, je ne cèderai pas.

En remontant à ma première version, je me dis que je pourrais en revanche céder à une autre tentation : faire rimer adjectifs et participes passés :

Et moi découragé,
maladif, anémié

D’accord, c’est un peu fort, mais le poème originel évite-t-il tout kitsch?

jusqu’à ce que minuit

Voilà qui pourrait rester comme ça avec une jolie rime en –it. J’aime bien quand les premiers jets restent tels quels, comme un matériau brut.

« Je ne suis que larmes » ou « je n’ai que larmes » serait sans doute meilleur que « je ne fais que pleurer ». Pas facile à caser… À moins que je ne remplace « délices » par « charmes » et le fasse passer à la rime ?

Et pour rimer avec « minuit », je pourrais tenter « aboli », ça ferait Nerval-Mallarmé.

Et devant moi cent charmes
Se lèvent abolis.

L’adjectif ainsi dégagé s’éloigne un peu de l’original mais crée un dynamisme nouveau de la disparition. Gardons-le pour l’instant et passons à la dernière strophe.

Oh, succomber enfin,
Automne, tomber enfin,
Oh laisse-moi !

Et pour finir :

Comme de vieux sous-bois,
Qu’élève en spirale
Le mauvais vent…

Essayons avec « faire tourner », cela offrirait une rime en –er, et me permettrait de trouver un adjectif en –é pour « vieille ». Essayons :

Feuille fanée
Que fait tourner
Le mauvais vent.

Cette idée de « mauvais vent » est trop plate, idiote. Il faudrait la déployer un peu. « Vent de malheur » par exemple ? Mais comment faire rimer avec « laisse-moi » ? « Vent de mauvais aloi » ? Trop long. Pourquoi pas « sournois » ? Oui, rien de plus sournois que l’automne.

Voici ce que donnerait la version pré-finale que je relirai demain :

La corde de l’automne,
Gémit, maugrée, bourdonne,
Sur toute la contrée
Et monotone épand
Sa peine tristement
Obstinée.

Et moi découragé,
Maladif, anémié,
Pendant que minuit
Sonne, je n’ai que larmes
Et devant moi cent charmes
Se lèvent abolis.

Oh, succomber enfin,
Automne, tomber enfin,
Oh laisse moi !
Feuille fanée
Que fait tourner
Le vent sournois.

Pas si mal…mais…
Catastrophe !!!
Je vois qu’un autre poète français a déjà traduit ce texte célèbre d’Árpád Tóth !
Le traducteur est un certain Paul Verlaine. Sa version n’est pas très exacte, mais du point de vue des sonorités, il s’en sort beaucoup, beaucoup mieux que moi :

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte [1].

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[1] https://www.arcanum.hu/hu/online-kiadvanyok/Verstar-verstar-otven-kolto-osszes-verse-2/toth-arpad-1CABE/versforditasok-1D717/oszi-chanson-1DA47/

Un commentaire sur “Après Babel, 5

  1. Belle aventure que j’ai vécu là
    Sous le charme déployé d’un poème que l’on connaît
    Merci l’ami continuez les débats
    De vos recherches vitaminées
    Sortiront des bourgeons printaniers

    J'aime

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