Le Château qui flottait, 14

POÈME HÉROÏ-COMIQUE

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes

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7. La fontaine

1305 Or, comme pour joindre un désastre à ces paroles,
Le dragon, littéralement et sous nos yeux,
Se délitait en loqueteuses paperolles.
Il en perdait sa contenance et ses moyeux.
Ses griffes mollissaient, son corps s’effilochait,
1310 Se déchaussaient ses dents, tombait son tégument,
Ses ailes s’envolaient et sa tête flanchait.
Il se démantibulait lamentablement.
Il se disloqua comme s’il n’avait pas eu
Plus de réalité que de vaines palabres.
1315 C’est ainsi que finit et mourut élocu-
Toirement le dragon dans sa danse macabre.
À la place laissée par le croquemitaine,
Une mare gisait dans le pur sang de l’eau
Où geysérait à gros bouillons une fontaine.
1320 On eût dit d’un cheval l’immobile galop,
Une blanche crinière à beaucoup de froufrous,
Une statue d’écume obscènement offerte,
Un grand paon explosif et qui faisait la roue.
C’était comme un bûcher avec des flammes vertes.
1325 L’eau se soulevait là en proie à des hourras
Elle s’ébaudissait, haro sur le bidet,
Et semblait s’inséminer avecque son bras
De pluie en s’ébahissant de son propre dais.
À l’intérieur de l’eau qui bourgeonne et tremblote
1330 On voyait une épée inamovible et flasque –
La faséyante image du château qui flotte –
Qui se dressait insaisissable dans sa vasque.
L’épée qui constituait le clou de l’aventure
S’effeuillait toute seule en un mouvement lent,
1335 Pareille et figurant notre déconfiture.
L’eau est inaltérable en se renouvelant.
C’était une épée d’eau dont brillait le pommeau.
On croyait s’en saisir, ne faisait que cueillir
Un fruit fondant qui se défaisait aussitôt.
1340 Dragée haute tenue dans le fait de jaillir.
Épée inarrachable à son état fuyant
Telle une cascade mêlée à son rocher,
Elle seule s’extrait de la pierre, en riant,
Défiant, amusée, ceux qui croient la décrocher.
1345 C’était un poisson d’eau infiniment ductile
À la peau coulissante, aux fugitives ouïes.
Vouloir s’en emparer s’avérait inutile,
Il faut y renoncer dans un tranquille oui.
On avait devant nous un flexible jet d’eau,
1350 Un si lascif lasso qu’à le dire on échoue,
Tuyau auquel on eût retiré le tuyau,
Serpentin en pure moelle de caoutchouc.
Et la fontaine, fleur aux roches gynéçantes,
Retombait en soi pour aussitôt se lever,
1355 Faisant appel à des forces régénérantes,
Donnant un coup de fouet pour se suractiver.
La simple vérité, vous l’aviez deviné,
C’est qu’il s’agissait d’une fontaine magique.
Quiconque en buvait était aussitôt rené
1360 Et prenait un bain de jouvence automatique.
Nous, nous fîmes la queue avec nos gobelets
Dans lesquels on versait des reflets de miracle.
L’eau y devenait aussi lourde qu’un galet.
Elle y bougeait comme un sabot racle et renâcle.
1365 Chue dans nos timbales à petites giclées,
L’eau durcissait comme la fonte du ruisseau.
Elle nous prodiguait toutes sortes de clés
Qui teintaient de couleur le doux bruit du trousseau.
C’était comme si le château avait éclos
1370 Dans la fontaine et nous donnait la connaissance.
Tous les empêchements où nous fûmes forclos
Soudain s’évanouissaient dans de la quintessence.
Les murailles s’écroulaient dans la frondaison
De l’onde et le donjon qu’on avait tant brigué
1375 S’offrait à nous, livré nu à la cueillaison
Comme un torrent que rien ne pouvait endiguer.
Le château qu’on croyait pour toujours imprenable
Gisait dans la fontaine à jamais préhensible
À l’état liquéfié, éminemment puisable,
1380 Et en rejaillissait comme une flèche-cible.
Toutes nos peines furent d’un coup nettoyées,
Les obstacles cédant à la facilité,
Tous nos doutes en un rien de temps balayés,
Nos efforts rédimés dans la félicité.
1385 Le plus solide et inébranlable des rocs,
Dès lors qu’on s’en moque il ne tient pas deux minutes.
Quand on le soumet à un régime baroque,
En chose guillerette très-soudain il mute.
Or la fontaine était de la joie intégrale
1390 Qu’on ne détient pas mais à laquelle on cède.
Elle était un mouvant, un intenable graal.
On n’en dispose pas, c’est lui qui nous possède.
On se fichait bien de c’te morale à deux balles.
Étanchant notre soif, sustentant notre faim,
1395 Comme un cadeau qui continûment se déballe,
La fontaine s’ouvrait et n’avait pas de fin.
Elle était un brasier où le château brûlait.
Nous fascinaient ces eaux d’une beauté de reine.
C’est alors qu’on fila, prisonniers du filet,
1400 Un coup de ciseaux à une queue de sirène.

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FIN

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[Illustration : Patrick Wack]

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