Course folle confiée aux aléas (1/4)

par Jean-Charles Vegliante

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Chambre d’écho

Elle n’est plus qu’une voix répercutée sur les pentes,
effilée par les abrupts rocheux, les tapis de mousses
où se perd jusqu’au bruit des brisées nocturnes de l’ours
et de l’eau tombant des sommets fendus en épouvante
sous la hache infatigable du noir Héphaestos.
Faible souffle, mince membrane desséchée, mémoire
de corps disparu au feu d’une passion sans espoir,
écho parlant sans bouche, sans origine, par fausse
survivance à nos consolations les moins raisonnables.
Elle n’est rien qui survive à sa beauté plus qu’humaine
(bis) et se souvient seulement de la dernière haleine
d’un cri qui la cherchait parmi les tempêtes de sable,
criant son nom dans le vent comme d’une sœur peut-être
et reperdue à jamais jamais mais l’écho répète…

Une voix criant : au désert préparez la route d’Adonaï !
(Isaïe, 40, 3)

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Mal amer, ton abandon…

Tremble dans l’œil trouble, dans le blanc de l’œil,
—-un vaisseau minuscule se brise tout à coup
quand on ne s’y attendait plus, nous rappelle
—-combien à l’intérieur aussi se livre une lutte
sans merci contre le temps, contre soi-même,
—-la tache rouge qui apparaît à l’extérieur
incongrue dans le blanc aqueux avertit
—-les autres de ta lutte interne à toi invisible
et presque indolore, intime trahison
—-du corps qui ne t’appartient pas, qui de son côté
mène un combat inégal contre le sol
—-obscur qui le veut, qui l’attend comme fiancée
attend de recevoir en soi son promis,
son fardeau, son engrais, son petit mimi. *

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* Note explicative :  [il dit aussi] J’ai un petit point rouge dans l’œil (le gauche) / qui me regarde quand je regarde moi / (distrait) soudain rappelé à la présence / de cette surveillance qui par l’œil voit / à travers les miroirs, estime mes chances… [Et voir aussi : Autobiopoésie, plus loin].

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Toujours tout

Ne t’arrête pas au naufrage des jours,
évoque les âmes des devenus pierre,
invoque madébélé, sa force odieuse
par le sang qui afflue dans les veines jeunes
des garçons et des filles, du coq, du feu !
et le ciel courbe qui menace les plaines.
Sur l’herbe couchée passe une vague douce,
elle te prend, soulève jusqu’aux montagnes
bleues d’où personne n’est jamais revenu,
et te dépose sans voix et t’ensommeille
avant l’enfoncement prochain dans la terre.
Tu dis que ton désir est comme un sommeil
puissant (pour moi c’est l’image de la mort)
et qu’il n’est plus temps d’interroger les dieux.
_______________Les dieux sont morts, madébélé
_______________Le ciel ne se courbe plus
_______________L’herbe est ton souvenir

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La dernière nymphe

Il se retourne sachant qu’il va la perdre à jamais,
que son regard cette fois sera condamnation
où leur histoire se répudie elle-même,
oublie l’inoubliable de leurs séjours
le long des rives heureuses d’ardent
fleuve d’herbes tendres impossibles
poursuites au vent de passion,
d’un long baiser suspendu
à l’aurore du temps,
comme s’ils devaient
(devenus dieux)
ne connaître
ni ombre
ni

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En attendant

Attendre nous attendons quelque prophète
qui nous assure de quelque chose après la vie.
Les bonheurs ont été épuisés, les peines
nous épuisent plus que la vieillesse de l’humain
quand plus personne ne croit aux forces de l’esprit.
C’est une existence de soupes mesquine
et les jeunes gens ont peur de paraître naïfs.
Dans le désert des drapeaux noirs pour demain
patientent jusqu’à l’heure du grand boucher,
jusqu’à l’écorcheur, la décapitation,
les corps des pauvres femmes ternis dans la poussière.
Nous regardons malgré nous l’horreur comme au spectacle
et des lèvres tues monte un soupir profond
et des bouches nues cachées en tabernacle.

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Aube

Souffle, souffle expansé dans l’aube de gaze !
De la terre qui fume montent des voiles,
pour quels départs, quels envols, ruminations
d’un passé atroce, quelques survivants
ont refusé toute commémoration,
et dans la brume des perles s’aperçoivent
pour les yeux innocents des petits fuyards.
Ne leur dites pas que tout est en suspens,
que nul n’est assuré dans l’aube nouvelle,
qu’il y aura au premier point le hasard
du tri, les séparations, larmes amères
et insupportable injustice fermant
leur jeune cœur à jamais. Non, sur le monde
flotte un lait léger, une manne lumière.

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À suivre…

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