Le voisin Honoré (2/3)

par Marc Wetzel. Lire le premier épisode.

.

.

7

     J’entends hurler Honoré : « Ne touche pas ce hérisson, bon dieu ! Non seulement ça pique affreusement, mais ces bestioles sont couvertes de puces et de tiques. Des rayonnages ambulants de parasites ! »

     Mais son petit-fils (Joseph ?) n’aime ni l’injustice ni l’incohérence.

   « Comment tu te gratterais, toi, avec autant de piquants ?!! » lui dit-il, versant le lait prévu dans la coupelle.

       Je félicite un peu plus tard Honoré. « Votre odieuse sottise, voisin » lui dis-je, « fait un excellent sparring-partner ».

.

.

           

8

  « Vous souvenez-vous, voisin » me dit Honoré, « du grandiloquent petit discours qu’il y a sept ans vous m’aviez prêté pour le mariage de ma Karine ? J’avais éberlué mes convives en ânonnant votre gnan-gnan et tout-public laïus ! ».

    J’ai tant pondu de topos de complaisance pour le voisinage, pour leurs trépas, baptêmes, crémaillères, jubilés et unions, que je n’ai de ça aucun souvenir utile, et lui dis.

    « Je vais vous rafraîchir la mémoire », me dit-il sévèrement, en dépliant quelque chose.

     Je me connais un peu et crains le pire. Il lit (mal) dans le petit matin :

  « Le mariage,  – m’avez-vous exactement fait dire, voisin, – le mariage : il n’y a pas de plus beau risque, il n’y a pas de chance plus égale, il n’y a pas de promesse plus féconde, il n’y a pas d’œuvre plus vivante, il n’y a pas d’amitié plus profonde, il n’y a pas de joie plus humaine, il n’y a pas d’armistice plus tendre, il n’y a pas de confiance mieux placée, il n’y a pas de lendemain plus durable, il n’y a pas de tradition plus neuve – ça, cette dernière bêtise, je n’avais pu me résoudre à la dire, soit dit en mon honneur ! – , il n’y a pas de pari plus vrai . Et, m’adressant directement aux tourtereaux, vous m’aviez, honte sur vous, fait ajouter : votre union fait mieux comprendre ce qu’est vivre ; et le pompon : votre simple existence, Karine et Cédric, prouve que l’amour est intelligent ! ».   

     Comme il décolère peu, je lui demande pourquoi me ressortir ce chiffon.

   « Parce qu’ils se séparent, voisin, vous entendez » hurle-t-il, « ils se séparent !! » 

   « Je comprends votre colère, Honoré », lui dis-je, « mais sans ce texte, votre dadais de gendre  ne tenait pas six mois ! ».

     .

.

9

     Fabienne me raconte en souriant leur soirée d’hier, à la salle des fêtes du bourg. Elle avait pu, pour la première fois en trente-quatre ans, traîner son Honoré au théâtre (au prétexte que le petit-ami de leur nièce jouait un second rôle dans l’absurde vaudeville proposé par nos « Baladins du Fougau »). On avait arrosé l’après-spectacle sur les tréteaux mêmes, et de nombreux commentaires y avaient jailli, pas tous aimables.

    Je suis curieux de savoir ce que donne Honoré en critique d’art.

    C’est que, ivre et chaleureusement inspiré, il avait, me dit-elle, confiant dans l’honnêteté générale, ardemment éreinté toute la prestation ainsi :

    « Si vous buvez dans l’une des scènes » avait-il lancé à la troupe, « glissez au moins quelque chose dans les verres ! ». 

     Je reconnais là son forcené réalisme. Ce n’était pas tout.

    « Si vous écrivez » – m’assure-t-elle l’avoir entendu ajouter – « mettez de l’encre dans vos stylos. Si vous regardez le soleil, ayez l’air ébloui. Si vous revenez du jardin, salissez vos bottes. Si vous avez froid, tremblez. Si vous baillez, reculez les épaules. Si vous complotez, parlez bas etc. ».

    « Voilà un discours qui a dû plaire à tous, et instruire chacun ! », jubilé-je.

   « Oui » dit-elle, « mais le metteur en scène communal n’était pas le nigaud  qu’on espère : si vous jugez, pensez – lui a t-il sobrement répliqué »   

.

.

10

     Honoré veut, ce matin, une histoire vraie.

  « La voici », lui dis-je. « Il y a quinze ans, je me rendais au Lycée en bus. Au petit arrêt des Sauvagines, je retrouvais, à 7h05, trois fois par semaine, un inconnu muet et souriant. Peu à peu, très lentement, ces quelques minutes sous l’abri ont été courtoises et cordiales : il me parlait de son agence bancaire, moi de mes brillants et foutraques élèves. Vendre de l’argent n’était pas sa vocation ; il enviait la mienne (« écouler des idées » disait-il, flatteusement). Notre réelle et très intermittente intimité a duré six mois ; je lui ai offert un de mes livres au début juillet. Mais, à la rentrée, plus personne à Sauvagines : je ne l’ai jamais revu ».

        « J’espérais une vraie histoire » bougonne Honoré.

   « Elle arrive » lui dis-je. « Il y a huit ou dix ans, un de mes élèves m’a téléphoné. Il venait de dénicher, dans la bibliothèque de son père récemment décédé, un livre de moi, dédicacé. Il m’a lu le petit mot :  A un banquier, prétendument raté, de la part d’un prof, faussement accompli… » . L’élève et moi n’avons pas ri.

        « Mais où est l’histoire ? » lance Honoré, qui s’agace.

       « L’histoire » dis-je, « son fils l’avait ignorée. Seule sa mère avait su, quelques années plus tôt, qu’ayant reçu un livre absurde (et en tout cas très malencontreux) d’un co-usager anonyme des transports, son mari, suprêmement embarrassé, s’était, bientôt, acheté une moto pour éviter toute autre rencontre ».

      « Et il s’est tué dessus, j’imagine, assez rapidement ? » demande Honoré. 

     « Assez, oui » lui dis-je.

     D’une grimace qu’il esquisse odieusement, j’attends le pire, qui, sans faute, vient :

    « Les vrais écrivains changent la vie de leurs lecteurs », susurre mon voisin.

.

.

11

     Les jeunes ados que sont désormais les copains des petits-enfants d’Honoré ont dépassé les bornes. Chez lui, hier, dans une bousculade ponctuée d’effroyables cris, l’un d’eux est projeté par un autre sur le muret, où il s’ouvre la tête. Quelques points de suture auront cette fois suffi, mais Honoré a regroupé, dès aujourd’hui, dans son jardin, la dizaine de petits affreux impliqués dans la rixe, ayant solennellement exigé, pour renoncer à porter plainte, qu’ils m’écoutent brièvement les sermonner. Quelques parents sont là, bouclant les issues. J’ai accepté, à la seule condition de trois répliques que je charge Honoré d’émettre.

   « Nos petits amis » leur dis-je, « on se met des bourrades, des coups de poing, pour rire, pour tester nos carcasses. Et même des estafilades, avec des lames, de petits couteaux pour commencer. On a des disputes de fantaisie : un peu de sang coule, un peu de sang gicle. On continue à rire, à plaisanter. On se mélange les cicatrices ».

   Honoré ne rate pas son tour. « Jusqu’au jour … » dit-il, bras croisés, fortement.

    « Jusqu’au jour » continué-je, « où des plaies suppurent, où ça devient sale et noir près de la peau. On hésite à montrer, à regarder même. La gangrène arrive. On couvre, mais ça sent sous le torchon. La fanfaronnade se fait plus faible. Le grand malheur vient vite ».

   « Et alors ? » lance Honoré, toujours ponctuel.

   « Et alors » dis-je, « on noierait sa mère, que dis-je, on vendrait son chien pour trouver une pharmacie ; je veux dire : on s’agenouillerait dans une mare de lisier pour être nés dans une région de monde, ou nous transporter à une époque, où existent des pharmacies, où il y a des choses sérieuses sur leurs étagères, et des professionnels qu’on paye pour qu’ils vous secourent. Oui, des gens qui, dans la galaxie, ont fait les années d’études requises, qui veulent bien vous recoudre ou vous amputer, au lieu d’aller boire des canons sur la plage, et vous faire des bras d’honneur, et simplement pousser les autres (et même les autres pharmaciens) sur des murets ! »

   « C’est donc pourquoi… », intervient Honoré.

    « C’est pourquoi » terminé-je, « ne visez en tout cas jamais au-dessous du monde qui vous a fait naître, sales coquins ».

              Honoré, un peu perplexe, lance les vivats.

                                         .

.

12

    Fabienne me raconte qu’il y a quelques années, leur chien d’alors (un dogue maigrichon qui, dans mon souvenir, périssait d’ennui dans la courette arrière) avait, un matin, accompli la performance de se redresser sur ses pattes  arrières (et même, dit-elle, sur leur pointe, miraculeuse-ment), et fait, quelques pas, quasi-verticalement, rentrant les fesses en virtuose et haut comme un escabeau, sur leur terrasse. Le parfait prodige.

        « Et savez-vous seulement comment Honoré a réagi ? » me demande-t-elle. 

     Je l’imagine imitant sa bête, ou ricanant, ou sortant vendre ce numéro à un cirque de passage, mais pas du tout. « Il a tout de suite » me dit-elle,  « décroché sa ceinture, et cinglé de coups la pauvre bête ». 

        « Il lui a dit », continue-t-elle, « très exactement ceci : Tu es là pour tenir la baraque, pas pour faire le malin ! ».

     Je m’indigne quand, soudain, Honoré passe la tête par la haie. « Oui, voisin, c’est bien là ma formule » me dit-il, « et vous devriez réfléchir. C’est cela même, je crois, qu’à l’artiste que vous n’aurez à coup sûr jamais su cesser d’être, le Patron lancera au dernier Jugement, vous rabrouant et recalant sans retour ! Oui : tu étais là pour … »   

.

.

À suivre…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s