L’ Aleph et son double

par Pierre Vinclair

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Dans une tradition qui remonte aux Présocratiques et qui aboutit à Nietzsche et Heidegger, la poésie a été présentée comme une alternative à la métaphysique : en fonctionnant par des visions plutôt que par des chaînes d’arguments, dans des dispositifs discursifs qui laissent béer le sens plutôt qu’ils ne le bouclent, elle pourrait donner un accès à l’être, tout en échappant au risque de clôture qui caractérise un système logique. L’espèce de théologie de la littérature qui s’est développée avec les Romantiques allemands donna ainsi au poète la lourde mission de composer le Livre auquel, comme on sait, « le monde est fait pour aboutir ».

C’est en effet Mallarmé qui, portant le plus haut cet espoir, fut aussi le premier témoin, et acteur, de son impossible réalisation. Les Notes en vue du Livre, publiées de manière posthume, en sont la trace pathétique : là où devait s’élever l’Œuvre totale, livrant le sens de l’univers dans toute sa profondeur, n’apparaissent au lecteur contrit que d’incompréhensibles gribouillis. Comme dans la fable de La Fontaine, la montagne accouche d’une souris ; confronté à un problème identique, le narrateur de « L’Aleph » de Borges, incapable de décrire l’univers, l’illimité, qu’il prétend avoir vu, ne peut que confier, las : « ici commence mon désespoir d’écrivain. » 

Mallarmé comme certains de ses successeurs ont tâché de penser cette crise, et d’en comprendre les raisons. Ils ont ainsi mis en évidence, entre autres, que l’identification johannique de la Création au Verbe était illusoire ; que l’être était multiple (s’il n’était la différence même — et même, pour parler comme Derrida, la différance) ; que le langage était fiction ; que les mots toujours particuliers étaient à la fois incapables de renvoyer à l’universel (du fait de la multiplicité des langues — c’est l’argument de « Crise de Vers ») et au singulier des choses ; que le poème avait traversé une crise formelle (toujours d’après Mallarmé) qui le rendait incapable de se ressaisir dans une image du tout. On peut imaginer, sans doute, d’autres raisons, mais celles-ci semblent suffisantes. Il n’est en tout cas venu à l’idée de personne de revenir sur le scepticisme de Mallarmé, et de faire de nouveau, naïvement, de la poésie une voie d’accès au réel comme tout, à l’Absolu. 

Il faut dire que depuis l’invention de l’imprimerie, les médiations existantes entre l’écrivain et sa langue d’une part, et le réel d’autre part, étaient assez pauvres et homogènes entre elles : c’étaient des livres. Tout le savoir sur le réel était contenu dans des livres (écrits par des écrivains, des journalistes, des hommes de science) ou des articles compilés dans des revues (à la bibliothèque). Le projet romantique était l’écriture d’un Livre des livres : une super-Médiation qui se retournerait sur elle-même pour donner un accès immédiat au tout. 

Il en va différemment aujourd’hui. D’abord, plus personne (ou presque) ne se soucie des livres : tout le savoir (ou presque) est contenu dans des ordinateurs et une bonne partie sur Internet, via des schèmes variés qui n’ont rien à voir dans leur fonctionnement, le plus souvent, avec les livres : du moteur de recherches à la traduction en ligne, du service météo aux liens hypertextes de l’Encyclopédie participative, du tube vidéo au réseau social. Ainsi, même sans avoir près de soi aucun livre de Stéphane Mallarmé, Jorge Luis Borges ou Clément Rosset (comme c’est mon cas actuellement), je peux trouver sur Internet les livres qu’ils ont écrits, des conférences et des entretiens qu’ils ont donnés, des articles consacrés à commenter leurs œuvres et même des youtubeurs qui essaient de m’expliquer leurs textes. À chacun de ces auteurs une page Facebook au moins est consacrée, qui fait discuter leurs lecteurs. Et si je ne connaissais pas leurs œuvres, j’y découvrirais sans doute qu’humbles, répétitives et solaires, elles avaient quelques points communs malgré leurs différences d’époque et de genre : une certaine articulation de la littérature avec la philosophie, un souci de la singularité, un sens du tragique (seul ce qui existe existe, et rien ne viendra le sauver de ce qu’il est), et la tentative d’appréhender le réel comme tel, y compris dans son infinité, malgré ce qui leur aura semblé à eux aussi une impossibilité constitutive.

Mon rapport au savoir ne passe donc plus exclusivement par les livres. Imaginons que je sois en train de composer un ensemble de poèmes sur le monde sauvage : bien sûr, je lirais quelques livres papier, mais combien de livres et d’articles pdf téléchargés, de fiches Wikipédia lues, d’images d’animaux ou d’arbres consultées, d’émissions de débat vues ? Combien d’emails envoyés ? Combien de synonymes, de traductions et de mots commençant par telle ou telle syllabe recherchés ? Je regarderais sur Wikipédia la liste des 100 espèces les plus menacées, j’écrirais un poème sur le Telmatobufo bullocki, je découvrirais que ce crapaud est endémique des Andes, je déciderais donc d’utiliser des mots en mapudungun, puis je demanderais par email son avis à Frédéric Dumond dont je connais le goût pour l’interaction, dans le poème, entre le français et les langues exotiques. Entre l’expérience sensible que je fais du monde et le livre que je composerais, là où il n’y avait auparavant que d’autres livres (comme un nouveau visage du même double toujours redupliqué : des livres qui renvoyaient à des livres qui discutaient de livres), Internet se serait interposé partout, à tous les niveaux. 

On s’informe, on s’aime, on se distrait, on cherche des synonymes, on travaille, on communique, on traduit quelques mots, on rit, on s’envoie des documents, on cherche un cadeau, on fait une pause, on s’énerve, on réfléchit, on s’insulte, on lit des poèmes sur Internet. Il y a, bien sûr, une masse de choses qu’on ne fait pas sur Internet, comme promener son chien, mais il est peu de choses, de lieux ou d’activités dont Internet ne propose pas, au moins, une image ou un récit — ou, et c’est ce qui est intéressant, autre chose qu’une image ou un récit. Une traduction, une critique, une parodie, un débat. Internet n’est pas, comme l’étaient auparavant les livres, un point de vue partiel sur le réel, s’occupant localement et selon une seule modalité, de telle ou telle chose : Internet est un double total, c’est le grand double labile et plasmatique, articulé et libre, s’articulant et se réarticulant perpétuellement comme une grande machine mouvante, un filet vivant, auto-apprenant, qui reconfigure en permanence les prises qu’il donne sur le réel. Bref, c’est un visage de la totalité comme telle. Tout le savoir et toute l’ignorance ; une intensité infinie d’intelligence et de bêtise, accessible en un seul clic. L’Aleph et son double.   

De là à dire qu’Internet redonne une chance — d’une manière tout à fait différente et qu’il reste à construire — au vieux projet romantique de présenter, dans un livre de poésie, la vérité sur le réel, il y a bien sûr un pas. 

Franchissons-le.

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Sommaire du No. 15
Catastrophes 15 au format PDF

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