Après Babel, 4

Par Guillaume Métayer. Lire les autres épisodes.

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Le K de Don Juan

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Oui, en fin de compte, pourquoi pas ?

Après le Z de Ady, le A de Šteger et le D de Karinthy, pourquoi ne pas effeuiller, fût-ce dans le désordre, l’alphabet tout entier ? L’épeler en chantant, de mois en mois, de mail en mail ? Aa, Bé, Tsé, Dé, É, Eff, Gué… La comptine brodée par Mozart résumait à merveille, quand je l’écoutais enfant, l’étrangeté de la langue étrangère : similitude et bizarrerie mêlées.

Haïyott Kaelemen, OpéHajít ott ? Kelemen ? Épépé ? L’allemand égrenait-il, à mon insu, mes premiers mots hongrois ?

Un alphabet ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, et par là même « étrange et pénétrant » : pourquoi donc, me demandais-je, le papa de Rolf et de Gisela (Wir lernen deutsch) prononçait-il les lettres de cette manière emphatique et biscornue, nous appelant comme à de menues réparations auditives, des tours de clef anglaise à l’oreille ? Et ces anomalies, il fallait non pas les corriger, mais les mémoriser : c’était cela, apprendre la langue de l’autre, fixer l’erreur en deçà du Rhin en vérité au-delà. De la difficulté d’assimiler des langues trop proches… Bonne leçon d’altérité aussi.

Surtout, pourquoi ce monsieur respectable éprouvait-il le besoin de chanter l’alphabet ? Étrange pays de cassettes audio et de gens dessinés…

Ábécédé… Les alphabets d’enfance allemands et autrichiens me sont revenus récemment, par le Háry János de Zoltán Kodály [1]. Les enfants du Kaiser en gratifient le hussard fanfaron dans le Palais de Vienne. Le compositeur et pédagogue hongrois aurait-il rêvé de rivaliser avec Mozart ? Son côté Háry János, soldat fanfaron de la musique, sans doute… Jamais un vétéran ne détrônera l’enfant prodige…

Autrichiens et Hongrois se feraient-il des guerres d’alphabets ? Je songe à La Mélodie du bonheur (The Sound of Music) et à sa déclinaison des notes par Maria, la jeune gouvernante salzbourgeoise : Sol, la terre où vous marchez… Curieusement, la version originale anglaise elle-même s’appuie sur les dénominations de notre solfège latin au lieu d’utiliser la notation par lettres (C, D, E, F, G, H…) communes à l’anglais et à l’allemand, et plus généralement aux pays protestants. Il est vrai que l’Autriche est catholique et que ce célèbre moment de la comédie musicale n’est, au fond, qu’une manière de version hollywoodienne et pour enfants des origines de notre système de notation, dû à Guido d’Arezzo utilisant, lui aussi, les premières syllabes d’un Hymne. C’était au…XIe siècle :

« Ut queant laxis
Resonare fibris
Mira gestorum
Famuli tuorum
Solve polluti
Labii reatum
Sancte Iohannes »

(Je remercie au passage le site Wikipedia de m’offrir gracieusement une science si chic).

Mais la lettre autrichienne qui m’intéresse aujourd’hui est le K : le K de Don Juan.

Avant d’être celle du burlador de Sevilla, ce fut évidemment la lettre de Kafka. Son nom même portait ces deux k et ces deux a flanquant son f fragile et solitaire. Cette frêle silhouette, cette ombre humaine prostrée vers l’avant, il l’a laissée seule, comme un hiéroglyphe irréductible, après avoir lancé dans son œuvre les deux -ka de son nom, sous la forme d’une simple initiale, aussi vulnérable que son f famélique – et d’un point. Ce K., nous le connaissons tous. Il est inscrit dans notre cœur, au fer noir. Il est la marque imaginaire de notre mémoire du XXe siècle totalitaire, l’âge de « l’homme fonctionnel » d’Imre Kertész, le matricule des camps, la nota du Zek, la marque sur le bras de la Caia de Tu, mio d’Erri de Luca : « Un poisson a même écrit un t de ses dents sur ta main, le t yiddish de tate » [2].

 Le XXe siècle se résout dans la lettre K, aussi rare qu’universelle, de forme humaine, elle aussi, avec sa jambe en barrage et son bras en écharpe… Un vrai symbole d’arpenteur pétrifié.

Les traducteurs français de Buzzati sont parmi les premiers à avoir aperçu K le maudit. En l’occurrence, c’était Jacqueline Rémillet, pour Robert Laffont, en 1967. Plus exactement, il faut bien l’avouer, son nom est Jacqueline Rémillet de Rosznay, et elle a aussi traduit du hongrois, la même année, Les Va-nu-pieds de Dieu de Miklós Bátori, écrivain catholique qui, en butte au totalitarisme stalinien, a rejoint la France en 1956.

Jacqueline Rémillet – je ne sais mais serais heureux d’apprendre dans quelles circonstances – , a décidé de traduire « Le K » un récit qui s’appelle en fait « Il colombre ». Son choix a-t-il fait école ? Ni en hongrois [3], ni en allemand [4], ni en espagnol [5], ni en roumain [6], apparemment…

Chacun se souvient de l’histoire : Stefano passe toute sa vie à fuir un monstre marin qui semble l’attendre pour le dévorer, et à subir son attraction, croisant sans fin sur les mers, jusqu’à la fin de sa vie, où il apprend du squale épuisé que, lui aussi, le pourchasse depuis des lustres afin de lui faire cadeau de la « Perle de la mer qui donne à celui qui la possède fortune, puissance, amour, et paix de l’âme ». Voici comment se termine la traduction :

Le K est un poisson de très grande taille, affreux à voir et extrêmement rare. Selon les mers et les riverains, il est indifféremment appelé kolomber, kahloubrha, kalonga, kalu balu, chalung-gra. Les naturalistes, fait étrange, l’ignorent. Quelques-uns, même, soutiennent qu’il n’existe pas…

Le meilleur mensonge du K est de faire croire qu’il n’existe pas. Or il traverse les frontières et les siècles. C’est de lui que nous vient, l’air de rien, le labyrinthe intérieur du Don Juan dont je voudrais dire un mot aujourd’hui.

Ce K kafkaïen, nous avons voulu, nous aussi, le fuir et l’oublier. Alors, il s’est fait minuscule et s’est démultiplié, et s’est mis à proliférer dans nos plaisirs. Il est remonté à la surface des bouillons alphabétiques où nous avons voulu le noyer, il s’est défait des meubles en kit où nous avons voulu l’encastrer, libéré de la doublure de soie du manteau de Roger Thornhill où nous avons voulu le laisser, dans l’ombre du placard du palace. Il est revenu sous la forme de la lettre kitsch qui pend au rétroviseur, de la cale qui tombe du meuble Ikéa, de la caryatide qui s’effrite sur le körút, de la pièce qui fait perdre son équilibre au Kapla, du meuble bar d’où s’est évaporé le whisky de Monsieur Kaplan. Le K aux trousses.

Il était là depuis longtemps, au moins deux heures moins le quart avant Josef K., virait au fond de nos imaginations, mais seul un poète pouvait l’attraper, et seul un poète autrichien peut-être pouvait lui donner cette signification nouvelle, en le jetant tel un dé (« kocka ») de paprika dans la marmite d’un autre mythe : Don Juan, donc. Mais bien après Don Juan, bien après Kafka même. À l’âge non plus des corridors, mais des pizzerias. À l’âge de l’après.

La tendance à fusionner Don Juan et Don Quichotte en un Donquijuanchotte, évoquée à son propre propos par le Viennois Hermann Broch (Autobiographie psychique [7]) a encore avancé d’un pas. Désormais, Don qui choke s’étouffe d’un petit K dans le potage, s’offusque d’un petit kg de trop à la plage.

Ce mixte de Don Juan et de la Princesse au petit pois a été inventé par Andreas Unterweger, dans « Dons Juans », un texte que j’ai eu la joie de traduire pour la revue Po&Sie [8].

L’angoisse guette Hans dans ses festins de bière, de pierre et de müsli. Elle l’épie, kaléidoscopique, au creux des bagues et des boucles d’oreille de Katia, Karin et Katinka. Partout, le K refoulé ressort, fractal, dans les moindres éléments, les plus minimes items de la société de consommation qui voudrait le recouvrir de son nappage définitif, irréfutable. Il est le iota qui fait différer à l’infini la réalité de l’idéal, la lettre restée en travers de la gorge qui gâche le plaisir du séducteur, la vitamine K qui fait tourner le lait de toutes les bonnes choses, tourner vinaigre toutes les bonnes causes, rend impossible la coagulation du sentiment. Ce K qui gâche tout s’introduit partout et d’abord et avant tout sature le langage. Impossible de traduire cette symphonie en K-Moll (ou Dur ?) sans faire honneur à cet obstacle obsessionnel. J’ai dû puiser à pleines mains dans les synonymes gutturaux comme dans le tiroir d’un vieil appentis, me contentant souvent d’un C, faute de K en français :

Kathy partait vers dix heures, Kathrin un peu après sept heures, vers onze heures arrivait la pizza (c’est-à-dire : Katinka/Karina). Lever avec Kathrin (jadis avec Kathy…), midi Katinka (ou Karina), soir avec Kathrin au Commandante, et puis là Cuba Libre à gogo – « rien d’étonnant », dit Hans, « à ce que nous ayons besoin de beaucoup de calories au petit-déjeuner » […]
5.
D’abord disparut l’anneau de Kathrin, peu de temps après Katinka, puis Hans, qui, comme conseiller de Karina, connaissait l’état de ses comptes, créa le contact avec l’établissement de crédit de Kathrin. C’était très compliqué, mais pour autant que j’aie compris, Hans se porta garant pour Karina, et Kathrin pour Hans, qui restait en retrait, et ainsi Karina obtint, bien que cela ne fut pas un mince problème pour Kathrin, un ultime crédit – et nous, Hans et moi, toujours nos pizzas. Mais ça commençait à chauffer.
Hans se trouvait gros. [9]

Et cetera. Jusqu’à la rencontre de Maria. Pleine de grâce. Pour l’après après, l’après-texte. Lettre M du catalogue…

C’est ainsi qu’une seule lettre de l’alphabet a cru et se s’est multipliée jusqu’aux 1003 conquêtes de Don Hans. Alors, bien sûr, le traducteur doit chercher la manière de rendre cette prolifération et peut-être n’est-il pas totalement inutile, à cette fin, qu’il médite sur l’origine obscure de cette capitale de l’insatisfaction, qui est aussi, par définition et à jamais, la sienne…

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[1] Quatrième aventure. Si les enfants de l’Empereur apparaissent aussi dans le poème original de Garay (2e partie, vers 87-102), c’est sans abécédaire (voir János Garay, Háry János le vétéran, trad. et postface de G. Métayer, préface de Karol Beffa, Paris, Le Félin, 2018). [2] Erri de Luca, Tu, mio, trad. Danièle Valin, Paris, Payot et Rivages, 2006, p. 112. [3] A colombre. Elbeszélések; ford. Barna Imre, Telegdi Polgár István; Európa, Bp., 2003. [4] Eine Frau von Welt und andere Erzählungen. Deutsch-Verlag, Wien 1966. Voir aussi Der Colombre. Gleichnisgeschichten, 1977. [5] El colombre. Acantilado. 2008. [6] Monstrul colombre. [7] Trad. Laurent Cassagnau, Paris, L’Arche, 2001. [8] Unterweger, Andreas. « Dons Juans », Po&sie, vol. 162, no. 4, 2017, pp. 138-142. [9] Texte original disponible sur le site de l’auteur : http://www.andreasunterweger.at/

5 commentaires sur “Après Babel, 4

  1. Merci pour votre belle campagne d’alphabétisation. Le K est une lettre bien à part dans l’alphabet français (avec le W, moins répandu et plus simple d’usage, semble-t-il) : graphie des noms et mots étrangers, avant tout anglosaxons et germaniques, et de la transcription d’alphabets non latins, tels que le cyrillique ou l’arabe. Il s’agit à proprement parler d’un corps étranger, immigré, ce qui explique en partie la fascination que cette lettre exerce sur nous. Maudite ? Pas forcément. De la Kalachnikov au kamikaze, peut-être ; mais aussi du karma au whisky et karaoké… La force du K, c’est aussi sa merveilleuse ambivalence phonétique et graphique, que vous avez très bien montré (on peut y voir également l’image du corps humain, avec sa colonne vertébrale, son bras et sa jambe tendus en avant), ambivalence qui se retrouve dans son usage en traduction et transcription. Les Romains, plus rationnels, l’avait pratiquement laissé de côté, rendant le K grec par C, puisque DemoKritos et Catullus avaient le même son, alors que chez nous le K voit double ou même triple : K, C ou Q (Kasbah, qasbah, casbah), et se prête même à d’improbables Kh pour transcrire le H aspiré du cyrillique ou de l’arabe. Ce vertige procuré par le K explique sans doute que Jacqueline Rémillet ait transformé et réduit en lui le Colombre. Et lorsque vous le troquez parfois contre le C, vous l’amputez malgré vous de sa valeur graphique essentielle, comme si KaFKa se résumait dans le CaFard… Le K pourrait être en quelque sorte, pour un francophone, le symbole même des difficultés et tourments de l’opération traduisante. L’emblème du traduKteur.

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  2. Je ne sais pas ou vous voyez dans la lettre K une « jambe en barrage et son bras en écharpe ». Moi, j’y vois plutôt un soldat en train de marcher au pas de l’oie en faisant le salut hitlérien.
    Sinon, toute l’Autriche est un K (un cas aussi). Il y en a même plusieurs sous forme de pyramide :
    K
    KK
    KKK
    Je m’explique :
    – K comme kafkaïen (en allemand et en anglais, on dit « kafkaesk »). Sans commentaire.
    – KK comme « kaiserlich-königlich » (impérial-royal), mais aussi KuK : « kaiserlich und königlich » (ce n’est pas la même chose, c’est… kafkaïen). Dans « L’Homme sans qualités » de Musil, ce pays, l’Autriche-Hongrie, s’appelle Kakanien (Cacanie). Contrairement au français, il n’y a pas de sous-entendus scatologiques.
    – KKK (non pas comme Ku-Klux-Klan) mais comme « Kinder, Kirche, Küche » (« Enfants, cuisine, église »), c’est en quelque sorte l’équivalent du « Travail, famille, patrie » pour les femmes. Cette allitération, également connue sous l’expression « les trois K », se veut une représentation des valeurs traditionnelles dévolues aux femmes en Allemagne. Elles devaient, selon cette définition assurer l’éducation des enfants, cuisiner pour la famille, et aller à l’Église. Ce qui était vrai pour l’Allemagne l’était aussi pour l’Autriche. (Je rappelle qu’au même moment, Jules Ferry disait en France : « Il faut que la femme appartienne à science ou qu’elle appartienne à l’Église. »)
    Aujourd’hui, l’Autriche est gouverné par un autre K., le chancelier Sebastian Kurz, qui a fait entrer dans son gouvernement l’extrême droite, en particulier un super K., Herbert Kickl, qui s’interroge à voix haute sur la pertinence des droits de l’homme. L’Autriche est un pays conservateur : le KuK (Kurz und Kickl) est de retour !

    Aimé par 1 personne

    1. Je viens de voir votre message, très amusant. Bien sûr Kakanie, KKK, on konnaît ! Mais j’ai l’impression que le gouvernement Kurz a vu son règne récemment rakurzi.
      Amitiés

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