Midi, dans l’Adrech

À main gauche, un peu en contrebas, vibrionne le torrent d’Ancelle dont les potentialités sonores, multiples, coruscantes et inventives, se combinent à la musique émise lors de la session en cours. Session et pas section. Nous voici à La Martégale, tirant, par la force de cette nomination, un lien direct mais incongru entre la ville où nous vivons et ce lieu qui lui appartient. 

Nous sommes revenus, cette fois, dans la bonne orientation de lumière, soleil dans le dos, martelant à part égale les toits du centre de vacances dont nous empruntons le point de vue et la prairie qui le prolonge. Tipi et feu de camp au cœur de cette grande clairière. Cohue d’oiseaux le plus souvent invisibles. Des fonds de basses, guitares, batteries, nous parviennent en continu, amortis par les murs des salles et la distance. Bientôt les Indiens sortiront pour aller taper dans un ballon, comme nous à leur âge.

Le Puy, aujourd’hui, et dans cette optique, semble des plus paisibles, surmontant une orée de pins et de bouleaux. 

« Tu ne m’as pas donné le nom de la couleur. Tu étais très affairée, te déplaçais sans cesse, changeais d’angle, de position, voulant profiter au mieux de la lumière. Tu ne m’as pas dit si c’était vraiment beige, ou vert, ou gris-vert, ou tout cela à la fois. J’ai été obligé de me débrouiller, comme un peintre que je ne suis pas, ou comme un coloriste. » Ou bien : « le torrent n’ayant pas cessé de bruire, je n’ai pas entendu le nom des couleurs que tu. » Ou encore : « il n’est pas possible d’entendre les couleurs, Baudelaire est mort, les synesthésies sont des hallucinations individuelles ou collectives, et les Indiens n’ont rien à faire dans cette partie de la plaine. »

Puis vous avez repris où vous en étiez,
comme si de rien n’était !
Par le vert foncé des pins. Le gris des pierrailles. Les nuages, là-bas, qui survenaient, par le travers. Ou par le nappage forestier des Pouas et des Forests, dans ces teintes encore pastel d’un début de printemps. 

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Ça bourgeonne partout ! Fleurs et feuilles commencent à poindre, alors que le vertical fouillis des branches et des troncs prédomine encore. « Vous ai-je dit que c’était des bouleaux ? » Après la neige, le beige tapisse (pastisse) les flancs de la montagne. Tonalité d’entre saisons, avec déjà des pointes ou des traits verdissant. « Vous ai-je dit qu’il y avait aussi des saules ? » Une buse, encore une, monte dans le ciel, au-dessus des Pouas, en lentes circonvolutions. On entre dans un univers campagnard et serein qu’emplissent chants d’oiseaux et fracas de l’eau claire. 

Manse règne sur cette clairière, ces bois et tout cet avant-propos collinaire. Voyez ce versant bosselé dont tu parlais hier, surface comme martelée, comme pétrie par les mains d’un sculpteur. Le vent se lève. Le faîte des arbres branle un peu. De l’air frais nous enveloppe par moments. On s’est lové dans une lame de temps, entre soleil, oiseaux, torrent et élégiaque tableau. 

La durée de la notation permet de voir l’ombre des nuages glisser sur les reliefs du Puy. On ne dira jamais suffisamment l’effet de la modulation de l’éclairage, de l’humeur, du temps qu’il fait ou de l’acuité du moment, sur l’impression globale et l’apparition de la forme.

Au bout du pré, foyers buissonnants, faisceaux dressés, coiffes rondes ou molles des feuillages, fondent une réplique végétale à la géomorphologie de Manse.

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VOIR s’effectue (se comprend) dans le temps et se décante avec lui. Peu à peu, remontent des sensations spatiales, matérielles et pittoresques. Une sensualité ubiquiste électrise le corps du paysage. Petit à petit, tout se révèle à vous. Tout vous devient (ou redevient) visible, l’ensemble et le détail. La beauté se livre à force d’attention et d’observation. C’est d’abord une impression diffuse qui se précise à mesure, lors de l’affût. Elle sourd du cadre champêtre et alpin, filtre des bosquets d’arbres et des pans de forêts, remonte par capillarité du sol et des reliefs. Elle est dans l’air et le ciel. Elle ne provient de rien d’autre que d’un « chant général » — du monde et des choses. En isoler une partie, un trait saillant ou un élément capital ne servirait de rien ; ne saurait suffire à expliciter l’harmonieuse disposition du relief, de la nature et l’agréable prévalence des circonstances, gazouillis et sifflets, torrent et ciel. Répétons-le puisque c’est le moment : « ce n’est pas parce que c’est beau que c’est beau » !

_______________________________________—-_______________Mais parce qu’il y a une douceur et une présence sans pareilles, et assurément, une gracieuse et harmonieuse évidence. Parce qu’il y a là tout un orchestre, une kyrielle d’instruments, que des millions de choses y concourent « au même moment et en même temps ». Parce que ça résonne, rayonne, devant, derrière, et tout autour ; et que vous êtes au diapason ! Parce que vous vous êtes laissés gagner par le charme du lieu, quittant ce qui vous encombre, vos défroques idéologiques, la modernité bon teint et le cynisme de l’époque ! Parce que vous avez oublié un instant le « je » de rôle (J E), les mots d’ordre de la communauté, tout ce qui vous affuble, vous aliène et vous enfume, pour entrer enfin dans le paysage, hors expressions standards et sentiments convenus.

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[prose, 6 – Midi, dans l’Adrech]
[tenir la note, 6 – L’Ouragnatte, 15 avril
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[chant sixLes hauts de Gap]

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