Le château qui flottait, 13

POÈME HÉROÏ-COMIQUE

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes.

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6. LE DRAGON

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Le leucocrotte était d’un aspect terrifiant.
Il tenait de multiples monstres à la fois
Et se dressait, affreux, devant nous, nous défiant,
Au point qu’en nos yeux même nous n’avions plus foi.
1205 Impossible de dire à quoi il ressemblait.
Un corps de serpent ou bien était-ce d’un lion,
Des ailes de corbeau, des pattes de poulet,
La tête du blaireau et du putois le fion.
Mais d’anales glandes aussi dans les naseaux
1210 Rendent son souffle mortel à plus de dix mètres.
Le mélange d’un crocodile et d’un oiseau
Dont les caractères, aberrants, s’enchevêtrent.
Sa tête est surmontée de plusieurs appendices :
La crête du coq et les cornes du zébu,
1215 La ramure du cerf, l’aigrette de l’ibis,
Le haut de son crâne est un houppier d’attributs.
Son poitrail a l’ampleur de celui du gorille.
Il a l’arrière-train d’un gros rhinocéros
Et des griffes longues autant que des faucilles.
1220 Il compose à plusieurs un animal féroce.
Son cou à mi-chemin de celui du héron
Et de celui du taureau paraît un ressort
Spiralé dont les anneaux disposés en ronds
Sont prêts à se détendre et se jeter dehors.
1225 Sa queue longue et bifide darde de la croupe,
Elle est visqueuse et dans l’abdomen rétractile.
Et pourtant elle est aussi fournie qu’une toupe
De crins luisants sortant du ventre du reptile.
L’une des pattes se conclut par un sabot
1230 Fendu, l’autre par trois doigts diablement griffus.
Tout le laid qu’il y a sera toujours plus beau
Que ce monstre dont l’être est à jamais confus.
La gueule immense est un ramassis d’agressions,
Ne fût-ce, s’il fallait, que pour l’entendement.
1235 Un fouillis de lames forme sa dentition,
Toutes acérées et pointues extrêmement.
Les canines de l’ours, les grès du sanglier,
Les dents du requin font sa voûte palatale
Semblable à un plafond où un lustre guerrier
1240 Illumine d’éclats la cavité buccale.
Quelle terreur n’est pas de nature divine ?
La laideur et le beau pareillement fascinent
Et croisent le fer à l’intérieur de la bête.
Si l’on pouvait les fondre ils auraient cette tête.
1245 Le mixte des deux dans cette gueule jaillit
Par l’abondant moyen d’une horrible miction.
Mis en présence du sacré on défaillit
Quand il est du beau et du laid l’hybridation.
Le haut et le bas dans la frayeur se rejoignent,
1250 Perdent la mesure, copieusement copulent.
Quand les contraires en un tel endroit s’empoignent,
C’est alors l’enfer qui au milieu d’eux pullule.
Tout le corps du dragon est couvert jusqu’au cou
D’un chaos de divers téguments indistincts :
1255 Des plumes de coq et de la bourre de loup,
Des écailles de carpe et des poils de lapin.
Ses yeux – il en possède très exactement treize –
Que rend obscènes une absence de paupières
Brillent au hasard dans son corps, comme des braises
1260 Ou des cœurs qui auraient l’aridité des pierres.
De la fumée lui sort sourdement des oreilles.
On s’attend à ce qu’il bondisse hors de ses gonds.
Un feu en lui ronfle et fait vibrer l’appareil.
Il va cracher le feu comme fait tout dragon.
1265 Déjà il agite furieusement les ailes.
Il est pris de soubresauts, de trémulation,
Et sur nous braque un regard à moitié mortel,
Il ouvre grand sa gueule à la dévoration.
Le monstre avance et dans sa colère fulmine,
1270 Ailes déployées et rémiges en couteaux,
Gueule prête à mordre. Notre terreur culmine,
Nous raidit et nous change en atroces poteaux.
— Euh, qui a une idée ? Maintenant, tout de suite ?
Interrogea Vinclair, inquiet du mauvais tour.
1275 — Eh bien, on pourrait peut-être prendre la fuite,
Proposa Don Cello, et rentrer dans la tour ?
Recalé, Don Cello. À la bête on n’échappe.
Si des Dieux tu veux goûter un jour l’élixir,
Vaincre le monstre est une incontournable étape
1280 Et il nous faut trouver un moyen de l’occire.
— J’ai une idée, émit timidement Ducos.
— Oui ? Laquelle ? Il est plus que temps, nous t’écoutons.
— Le bon boucher tranche à la jointure des os.
— Mais qu’est-ce à dire ? Que signifie ce dicton ?
1285 — Eh bien c’est tout simple : il faut passer par les vides.
— Mais de quoi parles-tu ? Quel est ce baratin !
— Attendons que le temps soit propice et limpide,
Agissons seulement au moment opportun.
— Oui alors là, euh, pardon, hein, mais justement
1290 Il me semble y avoir une certaine urgence
Et le moment demande d’agir fermement
Si l’on veut se débarrasser de cette engeance.
— Au contraire il vaut mieux ne rien tenter ni faire
Et de tous les mouvements préférer le moindre.
1295 Le danger s’éparpille quand il prolifère.
Quand tout est à craindre il n’y a plus rien à craindre.
Ce qu’il faut est une réponse dilatoire,
Distiller cette attaque et noyer le poisson.
Le faire voguer dans un flou ondulatoire
1300 Et s’adonner ici à quelque digression.
La meilleure parade au coup que tu reçois
Est de n’y prêter pas une once d’attention.
C’est ainsi qu’il se perd dans les affres de soi
Et qu’on aura obtenu sa dissolution.

À suivre…

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[Illustration : Patrick Wack]

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