Le château qui flottait, 12

POÈME HÉROÏ-COMIQUE

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes

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5. La tour de garde

Ne sachant pas vraiment à quel chemin se fier,
On tira notre direction à chifoumi
Pour aller vers la plus proche tour fortifiée.
On s’y rendit d’un pas décidé, affermi.
1105 Le chemin de ronde débouchait dans la tour
Par un large porche aménagé en son flanc
Et qui ressemblait à une porte de four.
On y entra sans trop d’assurance, en tremblant,
S’attendant à ce que des gens d’armes nous cueillent
1110 Comme des fleurs nées de la pluie de leurs épées.
Mais nul déluge ne s’abattit sur le seuil,
Nulle embûche ne vint rompre notre équipée.
Pas de traces d’une quelconque garnison.
Pas le moindre soldat, pas un seul mercenaire.
1115 Tout juste une lumière d’arrière-saison
Qui en tombant là se défaisait en poussière.
Passé le porche, un vaste plancher vermoulait
Sous un plafond pourri entre des murs pas droits
Que des meurtrières plus ou moins ajouraient
1120 Laissant passer de maigres rayons maladroits.
On n’avait guère que ça contre quoi se battre
Et vraiment rien d’autre à se mettre sous la dent
Que les rognures d’ongles d’un soleil d’albâtre,
Les échos affaiblis d’un grand dehors ardent.
1125 Filtrait par la fenêtre et tombait sur le sol
La monnaie du soleil et de grandes lunules
D’argent, des aiguilles chues là de la boussole,
Des éclisses pâles comme des sabres nuls.
À bien y regarder, la tour qu’on croyait vide,
1130 La salle d’armes qu’on pensait abandonnée,
Peu à peu s’emplissait d’un contenu limpide,
D’armes merveilleuses qui nous étaient données.
Les rayons en tintant doucement prenaient lame.
La lumière sur les murs les perçaient de fentes
1135 Comme d’yeux par où aurait transpercé de l’âme,
Comme de cillements par où le jour s’enfante.
C’est fou comme le rai en un clin d’œil se forge
Et comme il se roidit à l’instant de froidir.
On dirait qu’un cri est une épée dans la gorge
1140 Qui se met à briller quand vite on la retire.
La lumière est un coin inséré dans la pièce
Qui la fait éclater comme un sous dans le tronc
D’une machine à sous déversant avec liesse
Ses longues échardes explosant le bois rond.
1145 Le sol était jonché de lumineux fragments,
De prodigieux haillons, de magnifiques hardes.
On prenait dans nos mains de sonores segments,
Des morceaux d’or, d’imaginaires hallebardes.
Vêtus de chasubles à bandes catoptriques,
1150 On était riches de ce qu’on trouvait par terre.
Nous nous en munissions pour s’en servir de triques.
On brandissait un armement élémentaire.
Car oui on ramassait des épées dans des flaques,
On s’armait d’un reflet et d’un couteau d’éclat,
1155D’une lueur qu’on martelait comme une plaque
De métal aussitôt frémissante d’effroi.
Rien que nos loques mettraient l’ennemi en pièces.
Notre fureur on l’élevait comme un carnyx,
On la tenait fièrement avec joie, hardiesse,
1160 Comme un cri perçant qu’au bout d’un bâton l’on fixe.
Avec notre attirail on faisait un raffut
Tel que n’importe qui aurait – de peur – blêmi.
C’est à ce moment là que dans le bruit confus
On vit soudainement débouler les Blemmyes.
1165 Les Blemmyes sont de curieux êtres acéphales
Et assez lourdauds aussi : ils ont littérale-
Ment la tête et le cou rentrés dans les épaules,
Les yeux et la bouche encastrés dans la poitrine
Si bien que leur torse ressemble à un dipôle,
1170 Une prise électrique qui clopin-clopine.
Ils ressemblent à des boucliers ambulants.
Des visages obtus avec jambes et bras.
Des bustes raccourcis avançant d’un pas lent,
La matraque levée émergeant du fatras.
1175 Que faire devant la survenue de l’escouade ?
Se défiler et fuir fissa comme des rats
Ou tenir coûte que coûte la barricade
Face aux brigades de C.R.S, de paras ?
Mais les Blemmyes trop nombreux sortaient de partout,
1180 Insaisissables sous leur masque pectoral :
Une hydre qui n’eût pas eu de tête du tout,
Impossible à vaincre dans un combat frontal.
Avisant un escalier à la dérobée,
On se précipita pour couper à la charge.
1185 Alors, en moins de temps qu’il ne faut pour tomber,
On avait dévalé les marches, pris le large.
Les Blemmyes avaient renoncé à nous poursuivre.
On entendait là-haut, dans la salle de garde,
Se cogner les tôles et les plaques de cuivre.
1190 Ils se foutaient sur la gueule entre eux, par mégarde.
Parvenus sains et saufs tout en bas de la tour,
Il ne nous restait plus, chancelants, quasi nus,
Qu’à explorer, s’offrant à nous, la basse cour
Et son abondante réserve d’inconnu.
1195 On allait pour de bon entrer dans le château
Et conquérir la place, on y sera bientôt.
En poussant la porte qui grinça comme un charme
Au moment précis, magique où elle pivote,
En sortant de la tour, interdits mais en armes,
1200 La prime chose qu’on vit fut un leucocrotte.

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À suivre…

[illustration : Patrick Wack]

 

2 commentaires sur “Le château qui flottait, 12

  1. Entre autres textes publiés ici, je goûte tout particulièrement ce « feuilleton » !
    Je ne crois pas utile de détailler les raisons de ma prédilection : elles n’ont rien d’hermétiques !

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