Après Babel, 3

Par Guillaume Métayer. Lire les autres épisodes.

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Le D de Karinthy

Difficile d’éviter la magie du feuilleton. Déjà, au troisième coup, je me rends compte que ce n’est pas moi qui tient ce feuilleton. Non, c’est le feuilleton qui me tient. Par là, je ne veux pas seulement dire que c’est « ma chatte qui se joue de moi » (Montaigne), voire que « c’est pas l’homme qui prend la mer » (Renaud). Il s’agit juste de constater une évidence : j’ai beau vouloir écrire sur la manière de traduire les poèmes de Nietzsche, le jeu des Zoum Zoum et des « A de l’atlantique » m’entraîne dans sa danse alphabétique…

C’est un phénomène qui m’a toujours amusé dans la monumentale, savante et dialectique Histoire de la littérature hongroise dirigée par Tibor Klaniczay [1]. Un phénomène de casse. Oui, vous avez bien lu. De casse.

Comme ce fut longtemps le cas avant que la littérature hongroise ne devienne à la mode chez nous, le pavé moutarde fut édité en Hongrie par des imprimeurs hongrois. Le résultat est magnifique mais quelques petites espiègleries involontaires s’y sont insinuées, notamment la confusion de certaines lettres ; par exemple, il arrive que les « p » ou les « b », y deviennent des « d ». Ce clinamen littéral, pas plus que celui qui chez Lucrèce crée les choses, n’obéit à aucune loi, mais l’on peut se prendre à rêver qu’un autre monde puisse en naître, une autre histoire littéraire, redistribuée par glissements, une évolution lente à la manière de la géologie de Lyell…

Ce matin, en feuilletant la modeste page et demie consacrée à Frigyes Karinthy (1887-1938) dans ce monument, je me suis d’abord demandé pourquoi si peu de place [2]. Mille mobiles du mépris me sont vite venus à l’esprit : dépréciation de l’humour et du journalisme, secondarisation par rapport à son ami le grand Kosztolányi, un soupçon d’« antisionisme » soviétique peut-être ? Je n’en sais rien et ne voudrais pas soupçonner à l’aveugle. Ou bien sommes-nous tributaires de notre goût de Français pour ces moralistes et nouvellistes légers et sarcastiques, et Karinthy projetterait-il sur nous une ombre démesurée depuis Pest ? Qu’importe, peut-être. Car très vite autre chose m’a attiré avec plus de force que ces embryons de réflexions d’historien de la littérature. Je tombe sur une phrase qui affirme que Frigyes Karinthy était l’auteur de « fictions utodiques »… Mon sang n’a fait qu’un tour. « Utodique » : je reconnus très bien ce mot, il me parut tout à fait familier. Il avait pourtant je ne sais quoi de bizarre. Est-ce que l’on dit vraiment « utodique » en français ? N’est-ce pas plutôt l’hémisphère magyarisé de mon crâne qui l’a reconnu ? Pas de manière si précise que cela, d’ailleurs. J’ai d’abord pensé à un transfert direct en français de l’adjectif « utodikus ». Rien de plus fréquent, il est vrai, que les salves de mots latins et grecs, triomphants ici et inexistants là, que s’envoient l’une à l’autre les langues européennes. « Hektikus », par exemple, existe en hongrois, hectique est, en français, plus technique. « Teknikus » ne se dit d’ailleurs pas en hongrois. Tout au plus « technikai », et avec « teknikus » on penserait fatalement à une tortue (teknős), et déjà le cerveau invente une mécanique de l’animal à toiture… Entre le français et l’anglais, la guerre des « pragmatique » et des « pragmatical », des « techniques » et des « technical », des « didactic » et des « didactiques » fait rage depuis des siècles, comme un Fontenoy lexical, où l’on ne saura jamais qui a tiré le premier.

Bref, « utodique » n’était donc pas la traduction de « utodikus » pour la bonne et simple raison que celui-ci n’existe pas. Difficile, à force, par parenthèse, de ne pas entendre « Kuss ! » (« La ferme ! », en hongrois, rien à voir avec un baiser bien que l’on puisse aussi fermer une bouche ainsi) dans ce suffixe, comme un impératif anti-intellectualiste lové au creux des terminaisons grecques du hongrois… Non, c’était à un autre mot qu’il me faisait songer.

Oui, c’est cela, « utódi ». C’est l’une de ces terminaisons en –di dont le hongrois a le secret, de Szondi au turó rudi (barrette de chocolat fourrée au fromage blanc) en passant par Toldi et autres diminutifs qui pullulent un peu partout en ce moment (gazdi, fincsi vacsi, izgi buli, és a többi, id est : et ceteri). Je n’y étais toujours pas. Que diable allait-il faire dans ces fictions utodiques ? C’étaient évidemment des « fictions utopiques » dont l’imprimeur hongrois avait tordu non le nez, mais le p. Et les voilà d’un coup devenues presque hongroises : utód : le descendant. Utódi pourrait être ainsi un possessif, et les « fictions utodiques » des fictions de descendants… Quand l’imprimeur se fait traducteur. Mais peut-être aussi interprète.

Car cela irait très bien à Frigyes Karinthy. À côté des utopies de ses livres, de son Capillaria. Voyage au Pays des Femmes, de son Farémido : le cinquième voyage de Gulliver, de son Reportage céleste de notre envoyé spécial au Paradis et de son Voyage autour de mon crâne, n’a-t-il pas créé une vraie utodie ? Je veux dire une utopie trans-générationnelle, une transmission familiale de l’utopie littéraire ? Regardez sur le net les noms des traducteurs de la plupart des œuvres karinthiennes : Judit et Pierre Karinthy… Et que dire de Márton Karinthy, le directeur du théâtre du nom ?

Surtout, son fils même, Ferenc Karinthy (1921-1992) n’est-il pas l’auteur du roman Épépé, dystopie (oedi-pienne ?) qui nous conte l’histoire d’un linguiste perdu dans une ville inconnue et gigantesque au langage désespérément impénétrable ?

Épépé : ce seul titre fait songer non seulement à une épopée bègue composée en quelque novlangue monovocalique et déféminisée, mais aussi, par son balbutiement même, à une réinvention du mot grec « barbare » en territoire acoustique et linguistique magyar.

Dans la dystodie du fils Karinthy, la langue locale est d’ailleurs soumise à un clinamen qui souffle plus fort que sur les flots de L’Histoire de la littérature hongroise de l’austère Klaniczay. Il semble au héros du livre que chaque prise de parole dérange la langue en même temps qu’elle l’actualise, la rendant ainsi constamment fuyante, insaisissable, emportée dans une déclinaison infinie, une fuite irrattrapable à la manière d’une fugue déréglée, dans la confusion d’une confugaison permanente. Pourtant, pour un lecteur francophone, le titre et les mots semés par Karinthy junior dans son récit feraient plutôt songer à une langue finno-ougrienne, et même, lâchons le mot, à du hongrois, au hongro-français de Katalin Molnar, par exemple… Cette langue, que le linguiste hongrois lui-même ne comprend pas, est évidemment le miroir inversé de cette langue magyare qui, à l’exception des natifs, reste opaque à presque tout le monde sur cette terre. Nul hasard donc que le protagoniste du livre, un certain Budai (autant dire « Monsieur Debuda ») ait d’abord voulu atterrir à Helsinki. Là-bas, chez les frères siamois finnois, on parle une langue presque aussi épépique que le magyar.

Traduire la littérature hongroise, c’est se confronter sans cesse à cette question de la langue et de la traduction. Elle traverse nombre de ses grand esprits et de ses grands récits, du « Contrôleur bulgare » de Kosztolányi au « Mahlzeit et Zaturek » de Frigyes Karinthy lui-même, en passant par mille autres… Une réflexion obstinée sur l’insularité qui constitue, elle aussi, le symbole et l’inversion de la situation géographique et linguistique de ce pays sans mer qui fut, vingt ans durant, un royaume sans roi gouverné par un amiral sans flotte…

Dans Épépé, la métropole elle-même, étouffante par ses proportions et sa profusion architecturale et humaine, a des respirations océaniques. L’espoir ne survient, à la fin, que lorsque un mince plan d’eau détressé par le vent promet un horizon marin, un « Fuir là-bas, fuir !» enfin envisageable. Plus tard, Krisztina Tóth résumera à merveille ce paradoxe psychique d’une absence d’accès à la mer qui finit par se penser comme une insularité : « Nous sommes un petit pays sans mer, une île au milieu de l’Europe » [3]. Une île de terre dans une mer de terres ayant accès à la mer.

La dernière strophe d’un poème d’István Kemény, « XXe siècle, version B », reprenant un vers de chacune des stances précédentes, rejoue ce fantasme urbain et océanique et, en profondeur, en tout cas en largeur, babélien :

Les conditions sont pires encore,
Stupeur, puis simplement attente,
Toutes les routes mènent à la mort.
Rater la Ville est chose facile.
Autour de Rome, ceinture de poison verdoyante
Jusqu’aux deux océans s’étend la Ville. [4]

La psychanalyse hongroise aurait-elle fait de ce sentiment d’isolement linguistique une détermination de ses questionnements aquatiques, elle qui identifie les abysses de l’inconscient aux fonds sous-marins ainsi qu’au ventre mythique des baleines bibliques ? Il est étonnant de constater que là où Ferenczi voit partout la Thalassa [5] qui prenait à la gorge la fin d’Épépé comme un souvenir du cri des soldats de l’Anabase, Nicolas Abraham et Marie Török trouvent dans le Jonas de Mihály Babits prétexte à une extrapolation analytique sur la « crypte »[6]. Prétexte aussi à une étrange traduction du chef d’œuvre poétique de ce confrère de Karinthy dans la grande revue Nyugat que fut Babits :

Mais le Patron, colère rabroua : « Quoi ?
Foin du sableux galimatias !
Où te jeter, quelle forêt, quels sables ?
Rien que dans la mer on est d’ici jetable.
Et jeté sera car je ne veux à bord
Quiconque est grevé d’on ne sait quel remord.
Si « c’est pas l’homme qui prend la mer », serait-ce le Hongrois ?

Mais je me rends compte à l’issue de ce feuilleton que je n’ai littéralement pas assez parlé de traduction. Je me suis laissé aller, une nouvelle fois, à rêver entre les langues. J’espère pourtant que cette épique équipée équestre dans une mer où les lettres s’emmêlent ne vous aura pas hypnotisés à la manière de cet instant doucement dyslexique qui, chez le lecteur précède l’endormissement. Moment typique…

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À suivre…

[1] Histoire de la littérature hongroise des origines à nos jours ; publié sous la direction de Tibor Klaniczay ; préface de Jacques Voisine ; rédigé par István Nemeskürty, László Orosz, Béla G. Németh et Attila Tamás, Budapest : Corvina kiadó, 1980, 585 p.
[2] Voir plutôt la mine d’or du site http://www.frigyes-karinthy.fr.nf/
[3] Voir « De l’albatros à l’albatros », Place de la Sorbonne, 5, 2015, p. 15-22. Elle ajoute : « Mais là, en contrebas, roulent les courants mouvants de la grande tradition européenne, et tous finissent par pénétrer le trésor culturel de la nation […]. Un poète débutant, quant à lui, absorbe toujours toute chose dans ces flux sous-marins. Pas seulement les œuvres qu’il lit dans sa langue maternelle, mais aussi celles qu’il rencontre en traduction. Puisque nous n’avons pas de mer, nous avons créé une mer intérieure ».
[4] Voir « Neuf poèmes » dans Po&Sie, n°152, automne 2015, p. 84-90.
[5] Sándor Ferenczi, Thalassa : psychanalyse des origines de la vie sexuelle ; Masculin et féminin, présentation de Nicolas Abraham ; trad. Judith Dupont et Myriam Viliker, Paris, Éd. Payot & Rivages, « Petite bibliothèque Payot », n° 112, 2002 pour la dernière édition française.
[6] Nicolas Abraham, Jonas et le cas Jonas : essai de psychanalyse littéraire, 2e éd. augm. d’une présentation de Nicholas Rand, Paris, Flammarion, 1999.

6 commentaires sur “Après Babel, 3

  1. « Hektikus », par exemple, existe en hongrois, hectique est, en français, plus technique. « Teknikus » ne se dit d’ailleurs pas en hongrois. Tout au plus « technikai », et avec « teknikus » on penserait fatalement à une tortue (teknős),
    Si, si, technicien existe bien en hongrois. C’est un « technikus ». Prothésiste se dit, par exemple, « fogtechnikus »…
    Amicalement,

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    1. Oui, « technikus » comme nom (« technicien »), pas « teknikus »(sic) comme adjectif (« technique »), ce n’est pas la même chose en français. Encore un de ces chassés-croisés entre langues européennes…
      Amicalement.

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  2. Oh si le hongrois est une langue européenne. Pas indo-europeenne, mais européenne. Une langue de l’Europe, quoi. Et dont l’histoire est traversée d’ailleurs de part en part par un ancrage millénaire dans l’Europe, langue pétrie de latin, de grec, d’allemand, d’influences slaves…

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