Du refuge Napoléon

Par Olivier Domerg

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Un retour au chantier est-ce un retour au chant ?

La couleur décide du tableau. Elle fait masse et matière, plis, rondeurs, volumes, lumière. Gris clair de l’éboulis piqué de marron, glacis d’herbe confite, couleur de la terre dessous, blanc des bandes de neige résiduelles, fondrière de la fonte.

Changer d’appui. Varier les registres, les prismes, les distances. Voir les traits grossir, les contreforts biseautés, les coulis ou coulures, les cassures à facettes (ou à façon).

La neige, figée à l’oblique, a recouvert les écoulements et le grand écroulement, comblant les sillons, les lits de pierre.

Reculer pour en prendre la mesure, pour sentir ce qui se dresse et fait masse. La poussée dense.
____–__________La puissance.
______________—________________La prégnance de la masse qui nous fait face, immobile, et, en même temps, centrifuge. Sa force d’attraction et d’apaisement.

Et se demander de quoi est fait l’animal à triple bosses dont on caresse des yeux – courbes, creux, encolure et renflements musculeux (recomposant, en cela, un dessin ou modelage immatériel, ou plutôt, invisible).

Ce qui définit Manse te requiert.

La peau d’herbe aplatie et jaunie a macéré sous la neige tout l’hiver. Couleur terre mouillée, couleur feuille morte, avec çà et là, des pousses vertes, dessous, qui commencent à pointer ; perçant droit dans le chaume.

Bruit de l’eau canalisée dans les rigoles d’irrigation.

Bottes de paille oubliées. Elles semblent avoir progressivement fondu ou s’être dissoutes dans la terre, ravalées qu’elles sont par le champ.

Définir Manse te requiert.

Tu te trouves au pied de la forme, avant que l’impression d’unité ne se fissure. Avant que tout ne se complexifie. Elle paraît soudain se ramasser, se condenser, en un simple énoncé, rehaussant sa silhouette d’un trait fort (un banc de neige détourant l’ensemble : lignes et bosses). Et, placé comme cela, devant elle, à mi-chemin, dans la di(stin)ction du détail et de la couleur, tu passes du gris perlé au gris clair, des tons rouge brun aux tons marneux des éboulis et de la caillasse.

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Pourquoi vous maintenir à une certaine distance du motif, me direz-vous ? Pourquoi ne pas marcher droit dessus ? Sans doute parce qu’il existe un seuil au-delà duquel le motif se déforme, se fragmente, se démultiplie, et par conséquent, se désagrège. Un seuil au-delà duquel la vision d’ensemble se délite brusquement, et où il n’est plus possible de voir la montagne autrement que par pans ou morceaux.

Ou, en d’autres termes, plus l’on s’approche d’un motif, plus il se dématérialise en se matérialisant. Le trop-plein de la matière nous le fait perdre de vue. L’illusion de la forme tombe, et avec elle, la possibilité d’être touché par elle, d’en prendre connaissance.

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Parlant des choses, c’est réaffirmer le paradoxe du « bon » point de vue et de la « bonne » distance, dont s’assure tout artiste ou penseur. Toutefois, comprenons-nous bien, ce n’est pas qu’une plus grande proximité, que l’évidente quantité des détails ou que leur absolue qualité, ne soient pas pertinentes, loin de là, mais que, gagnant cela, nous aurons abdiqué le sens général et raté la montagne.

Or, nous ne la louperons pas, dussions, pour cela, suspendre l’enquête, jeter notre loupe et décocher la fonction « fin limier ».

D’ailleurs, la loupe est pleine, ne nous le cachons pas ! De ce côté, une forme s’imbrique dans la forme, redoublant le motif. Tenez, cette face cassée, là, dans la découpe de sa partie détachée, et comme vue en coupe – vous me suivez –, reproduit en plus petit la silhouette principale. Il y a donc un Puy de Manse découpé dans le Puy de Manse. Et ce dédoublement, un rien gigogne, s’effectue justement au plus abrupt, dans le gris lité de sa fracture.

Tu quittes la scène à reculons, non sans le saluer une fois encore.

L’ombre portée des nuages passants macule tour à tour sa face, que le soleil de dix-sept heures frappe, évident.

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[ Prose, 5 – Du Refuge Napoléon ]
[ Tenir la note, 5 – Graffinel, 15 avril ]
[ Chant cinqFaire syntaxe de tout ]

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