STANISŁAW PRZYBYSZEWSKI (2/4)

par Brice Bonfanti. Lire tous les épisodes.

Ce feuilleton est extrait des CHANTS D’UTOPIE dont le deuxième cycle paraîtra en mars 2019 aux éditions Sens & Tonka

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au tréfonds de l’abîme, une lueur de vie

POLOGNE

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IV

Les souffrances du jeune Stanisław s’enracinaient à son faux centre. Égocentrique, et concentrationnaire, son centre commercial – où commercer avec ses vices la vertu.

Ça cogne sec, dans mes viscères exposés – à toute plaie, je suis ouvert, plein de mes plaies, les ruelles crasseuses du ventre sont noires de sang pourrissant.

Tout me heurte, tout me blesse et me heurte, et mon sang inutile n’est là que pour fuir de mon corps, fuir son foyer halluciné car infecté.

Sans illusion, je mendie des caresses, mais qui toujours sitôt dues cessent, révulsées en lésion ; désillusionné, tout autant lésé ; et les lésions se font liaisons.

On me méprise et on me nie, on me regarde à peine, je peux dire des phrases inouïes, sans être ouï, on me remarque à peine.

Dans mon corps, le désastre résiste, qui me pousse à genoux, vers la poussière et sous la terre, courbe mon cou, chaque jour est un soir suicidaire.

Et ventre à terre, je me bave moi-même, on me jette des pierres, et pire : rien, on me piétine sans me voir, mon volcan au-dedans me démolit en explosant, et moi, en implosant.

Je sursaute, au moindre émoi, mes nerfs colèrent – sifflent, giflent – et je voudrais les faire taire, je ne peux pas les faire taire.

Ruminations crispées, foudroiements égarés, tout désigne le creux qui pourra m’engloutir, tout chagrine le mieux qui pourrait me guérir.

L’effondrement perpétuel de ma souvie s’opère en moi, j’y participe et j’y assiste, dans l’amertume et l’impuissance, découragé j’en perds mon cœur.

Comment faire pour vivre ? Comment font-ils pour vivre ? D’où tirer l’énergie et la force ? D’où tirent-ils l’énergie et la force ?

Ma vision de l’amour est lésée. Ma façon de le vivre est lésée. J’aime encore, mais comme un chien qu’on a battu. Mes yeux ne sont pas ceux d’un chien battu. Ils n’ont pas peur, ils se méfient.

Prochain coup bas : je mordrai, jusqu’au sang. Je noierai : l’ennemi dans son sang. Je m’en irai, dans les bras mon enfant, ma fille, vivrai seul avec elle, fidèle à elle et elle à moi : Stanisława.

Stanisław désirait décimer sa douleur, ou sa fadeur. Se ruait, affamé de contraste, sur le moindre expédient de salut.

Je veux me quitter moi, pour me faire autre, me ruer hors de moi pour me faire les autres, me modeler facilement, être euplastique, sortir de moi, être extatique.

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V

Pression, pression : répression. Levée de la pression : dépression – détonation ! La confusion : moi et moi idéal, confus en un, comme deux fleuves qui confluent – en un.

Le lendemain, à tribord ! jubilation. Euphorique, extraverti et optimiste, insouciant eutonique, embrasé et précis, dilaté.

Il riait en marchant, il riait en courant, en siestant, en mangeant il riait, en voyant, en maniant il riait.

Garçonnet, Stanisław prolifère : des renouveaux. Ses pensées se combinent, s’associent, ses images aussi, qui prolifèrent en chimères surréelles, en possibles réels.

Exalté s’extasie, sort hors, hors de soi sort, dans l’aphobie, la confiance absolue, dans l’absence absolue – folle – de peur.

Son cerveau est le lieu, jour de fête, de la tachypsychie – où glutamate et dopamine, qui s’animent, font la fête.

Je veux ouvrer autant qu’ouvrir, autant œuvrer que découvrir. Alors tout temps, même dernier, devient premier, tout temps devient printemps, est premier temps, apéritif, qui ouvre un nouveau temps à tout instant, ouvre le temps.

Stanisław vole, vers les astres, il bondit d’astre en astre, et il chevauche une comète, pour aller vite, une météorite.

Et il va jusqu’au sol du soleil en éjaculation perpétuelle, alchimique, l’hydrogène en hélium transmuté. Et avec le soleil, il éjacule lui aussi, sur le soleil.

Et son sperme et le feu du soleil se mélangent, et atteignent la terre, l’ensemençant. Et il va de soleil en soleil, de système en système, en opérant semblablement.

Il édifie, avec trois messagers – l’un de feu, l’autre d’air, l’autre d’eau – qui l’orientent, une épopée de l’origine à tout divers possible ouvert, de l’origine à l’ouvert, de l’origine à l’origine, de l’ouvert à l’ouvert.

Il unifie la poésie de l’univers en mille et mille et mille mots, transfigurés tous en paroles pneumatiques faites d’air, de feu et d’eau.

Il devient une flamme de fleur qui est toutes les fleurs, prototype de toutes les fleurs, se transmuant à chaque instant de fleur en fleur, en demeurant la même fleur mais générant forme sur forme, fleur sur fleur.

L’orgie brutale dans l’espace indéfini se multiplie en explosions qui se génèrent l’une l’autre, une explosion donne un bouquet d’explosions autres plus brutales, chaque explosion de ce bouquet donne un bouquet d’explosions autres plus brutales, en croissance de bruits si croissants qu’ils ne sont plus de simples bruits, mais des carnages absolus de sons inouïs, dans des fracas d’orgasme astral, menant à bien le bien acquis, mettant à mal les maux innés du chaos mort, superficiel mais cru foncier tant il jacasse.

Stanisław ascendit : de l’hyperthymie à l’hypomanie, de l’hypomanie à la manie sans symptôme psychotique, de la manie sans symptôme psychotique à la manie délirante, de la manie délirante à la fureur maniaque.

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VI

Le lendemain, à bâbord ! macération. Asthénique, introverti et pessimiste, ruminant léthargique, abattu et confus, rétracté.

Il pleurait en errant, il pleurait en rampant, et recroquevillé il pleurait, affamé sans désir de manger il pleurait, en voyant, en maniant il pleurait.

Le garçonnet analysait et dissolvait soi et les autres, triait les fruits produits la veille, à produire demain au réveil.

Son cerveau était lieu, lendemain de la fête, de la bradypsychie – décuvaient, sommeillaient dopamine, sérotonine, et norachrénaline.

Histamine, histamine ! disparais : je ne veux plus me réveiller. Histamine, histamine ! mais l’histamine est entêtée, il ne peut que se réveiller.

Je suis lassé, assez ! de ces combats de basse-cour, assez ! de cour basse à combats, assez ! de soliloques – de coqs, de titans nains, assez de chocs !

J’en ai assez, lassé ! inadapté à cette arène à gladiateurs, lassé ! forcé à être un gladiateur, lassé à peine un coq paraît, prêt à sauter, saute de fait 

sur toutes poules – dont la poule que j’aime, dont la poule qui m’aime, moi le chapon, castré ! à la puissance imaginaire, à l’impuissance dans l’arène.

Je ne veux pas : lutter ! être coq, coq à queue, coq à bec, je ne veux pas : agiter ! la queue, le bec, coq coq queue bec.

La femelle choisit, passive activement, le mâle actif passivement. Je m’assombris, quitte le jeu de bec infect.

Peur de perdre : mon jardin, réfléchi, menacé par l’assaut ennemi, irréfléchi. Peur de perdre : mon amour, ou volable ou, volage, convolable. Peur de perdre. Il faudrait :

Perdre la peur. Par la peur la plus grande, perdre la peur délimitée à mon jardin, à mon amour, deux lieux foyers. Accéder à la peur au sommet de la peur. Il faudrait :

Accéder à la crainte du Centre en excès – pour que la peur illimitée efface celles limitées qui n’en étaient que des aspects. La peur majeure effacerait les peurs mineures. Mais :

Stanisław descendit : de la psychasthénie à la dysthymie, de la dysthymie à la dépression, de la dépression à la mélancolie sans symptôme psychotique, de la mélancolie sans symptôme psychotique à la mélancolie anxieuse.

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À suivre…

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