Au pays de c. (2/2)

Par Christophe Lamiot Enos. Lire le premier épisode.

.

.

Premier matin :  oui.  Premier matin :  un récit.  Premier matin :  le récit de « tout de même ».  Premier matin :  récit de « tout de même un récit ».  

Le rejoindre.  Se dépecer du superflu pour le rejoindre.   

Chaque jour, un jour nouveau.  Chaque jour, un jour oublié—Parfaitement oublié ?  Non.  Chaque jour, le surprenant des mots qui s’alignent tout de même, pour le récit de l’oublié (pour le récit du non-parfaitement oublié).  Ainsi que les mendiants disent quelque chose qui concerne le récit ;  quelque chose à propos du « tout de même un récit » ;  de même, la femme assise à même le trottoir, à la sortie de la boulangerie rue de la Glacière, avec sa sébile de plastique dans le soleil, hier, mardi 11 avril 2017, il convient de passer non pas devant elle, directement dans le champ de son regard, mais plutôt derrière, dans son dos, bien que le trottoir ne soit pas si large alors, à cet endroit (et se rapprocher dangereusement de la chaussée)—Mais échappant, ainsi, seule façon, à de ses pouvoirs.  

Est-ce l’hôpital ?  

Le passé du lieu de soins :  les grandes salles, avec lits alignés les uns à côté des autres, sans séparation ;  le regroupement des misères (Verlaine).  La rencontre de ce passé.  Qu’il subsiste, aujourd’hui encore, avec son atmosphère et ses dangers particuliers.  Au pays de c. :  pouvoir circuler d’une époque à une autre, sans rencontrer quelque difficulté que ce soit ;  comme en un temps aboli, en un sens.   

Le temps du retour.  Du retour.  

Est-ce l’hôpital ?  

Ne remuer que le moins possible :  ne pas avoir plus de forces, apparemment, que cela ;  se sentir bien ainsi, parmi la multitude indifférenciée—Pourtant, en cette position, ne pas chuter plus, ne pas descendre encore :  se trouver dans une eau, faire l’expérience de la baignade commune, dans la rivière ;  quelque chose du passé à nouveau, comme le Grand Courant (Michaux) ;  la non-appartenance à soi seul.

Regarder, du haut d’une des deux coursives de l’établissement, le bassin, en dessous, les autres nageurs—Les vacances scolaires et l’heure de la journée, au commencement de l’après-midi, les rendent peu nombreux, moins vifs qu’à l’habitude ;  en effet, plus il y en a, plus ils s’agitent ;  plus ils crient, aussi ;  une belle lumière de printemps déjà, voici ce que les « verrières » au-dessus laissent pénétrer en ce lundi 10 avril 2017, rue de Pontoise à Paris, de ce qui entoure, pour envelopper les corps, l’espace alentour, intérieur, où chaque arrêt, chaque mouvement de prudence résonne soudain, des échos d’un autre monde.  Se baigner, oui.  Où se baigner résonne d’échos d’un bain antérieur ;  où, ce bain ?  

S’arrêter.  Arrêter.  Des surveillants se tiennent debout, eux, prêts à agir dans telle ou telle direction.  Ils disposent de la position de surplomb que leur procure la chaise haute, aussi, tout près de l’eau.  Ils regardent.  Ils observent.  Ils regardent ceux et celles qui les regardent à leur tour.  Les observent.  Ils s’observent.   

Revoir, depuis un des bateaux de l’enfance, le cadavre d’un chien que charrie la Risle, en Normandie ;  le toucher, presque, une fois à l’eau soi-même, suite à une fausse manœuvre (ou bien une difficulté non identifiée à cet endroit) ;  voir ou toucher ce fait que de la chair, dans de l’eau, semble se contraindre vers l’eau, aller rejoindre l’eau, se faire eau, celle-ci, finalement.  

Un jardin.  Rejoindre un jardin.  Comme des bras qui se tendent :  les feuilles des arbres dans ce jardin.  L’eau :  les feuilles des arbres dans ce jardin.  Se laisser aller à l’eau :  parmi les feuilles des arbres, dans ce jardin.   Se baigner :  parmi des feuilles d’arbres, dans un jardin, l’été, un jour de grande et belle lumière.   

Les bras de feuilles.  Les mains de feuilles.  

Oui :  l’eau alentour.   Le pays de c. est le pays de l’eau alentour.   Le bassin croît.  Si l’eau est de rivière, la rivière s’est étendue ;  là où marcher, à sec, apparemment ;  selon ce chemin ;  voici que la rivière, si rivière il y a ;  voici que la rivière, si rivière, s’étend ;  voici l’eau ;  qu’elle passe aussi, sur elle-même.  Elle se considère.  Voici le bain commun.  Voici la condition première.  Condition retrouvée.  Voici ce qui arrête et fait réfléchir.  Voici qui arrête.  Marcher.  Marcher dans le lit de la rivière si rivière ;  marcher dans le bassin—Bien qu’immobile ;   bien que dans l’impossibilité d’avancer sur ses deux jambes ;  de bouger, même ?  De bouger de façon ordinaire.  

Nous voici au pays de c.  Cette eau, dans ce bassin :  voici le pays de c.  Ne pouvons qu’y glisser, à présent, dans cette eau, dans ce bassin.  Glisser, dans le pays de c.  L’eau environne.  L’eau entoure.  L’eau enserre.  Elle seule, le mouvement.  Elle seule, l’eau.  Il y en a suffisamment pour la nage.  Il y en a suffisamment pour la noyade.  Mais sur le bord, marchent d’un pas décidé les sauveteurs, dont l’animation et le sérieux commandent le respect.  Nous venons nous baigner au pays de c.  Le pays de c. :    où nous venons nous baigner.  D’autres aussi.  Ralentir.  L’eau invite au ralentissement.  Tous (ou presque) :  ralentissent.  Glisser dans l’eau :  forme du ralentir ;  ralentissement.  Interdiction de courir sur les plages.  Un panneau indique qu’il est interdit de courir sur les plages.  Il est rare de voir une personne courir ici, tant l’eau invite au ralentissement.  Quelqu’un arrive devant l’eau, le bassin.  Quelqu’un arrive au pays de c.  L’eau, le bassin ;  le pays de c. :  invitent au ralentissement.  Ce n’est pas que le paysage se fige.  Ce n’est pas non plus qu’il se simplifie, seulement.  Certes, il se simplifie.  Peut-être.  Se dirait qu’il se simplifie, en un sens.  En un autre, non.  Ce n’est pas non plus qu’il pèse.  Ce n’est pas qu’il embarrasse.  Ce n’est pas qu’il sidère.  Non.  Au contraire :  la vue de l’eau, la vue du bassin dans lequel nager, cette eau, ce bassin, leur contact se reconnaît ;  il y a à leur contact, il y a en eux de ce calme, d’une tranquillité retrouvée—Qui avait été perdue, un moment ;  comme mise de côté, puis, soudainement ici, se manifestant à nouveau, elle se retrouve.  A mesure que celui qui avance, dans l’eau, avance, dans le bassin, avance en âge :  au fur et à mesure, celui-ci fait moins de bruit ;  moins d’un bruit bruyant, fait d’éclats de rire, de surprises, d’expressions d’une joie plénière, d’un lieu privilégié parmi tous.  Condition première.  Cette eau, ce bassin :  arrêtent.  

Cette eau, qu’est-elle ?  

Ce bassin, qu’est-il ?  

Où, cette eau ?

Où, ce bassin ? 

Cette eau n’est pas seulement de l’eau.  Cette eau est plus que de l’eau.  Cette eau :  des feuilles aussi, dans la forêt.  

Ce bassin n’est pas seulement un bassin.  Ce bassin est plus qu’un bassin.  Ce bassin :  il revient, en rêve.  Dans le rêve, le bassin revient.  

Cette eau, ce bassin :  du vent et de la lumière y agitent les feuilles, de même que la nage ;  voyez, sentez ce qui remue encore.  La nage ne fait pas avancer beaucoup.  En un sens, si.  En un autre, non.  Celui qui avance est celui qui n’avance pas.  Qui reste sur place.  Dont les efforts pour avancer demeurent vains.  Il a beau avancer :  il n’avance pas.  Il a beau faire effort :  il n’avance toujours pas.  Alors, oui :  il avance.  De ne pas avancer :  il avance.  Il s’avance.  Toujours de l’eau devant.  Toujours la même.  Toujours ce qu’il a traversé, il doit le traverser à nouveau.  Toujours cette eau, ce bassin.  Toujours et au-devant.  Toujours dans l’au-devant.  Toujours dans l’eau, devant.  Cette eau, ce bassin :  entourent, enserrent.  Il y en a.  Il y en a aujourd’hui.  Il y en a demain.  Aujourd’hui, elle se traverse.  Demain, elle se traverse.  Cette eau.  Dans le jour et dans la nuit.  De ce bassin.  

Plusieurs personnes.  S’y rencontrent plusieurs personnes.  Souvent, sans le savoir, ceux qui veulent se rencontrer s’y croisent.  Une personne ayant choisi telle ligne d’eau, passe soudain dans telle autre, sans le savoir vraiment, pour se rapprocher d’une autre personne—Quelqu’un d’entrevu, seulement.  Quelqu’un d’absent.   Quelqu’un s’étant absenté de soi.  En un sens.  Recherche de partage de ralentissement ?  

Aller dans le pays de c. :  circuler dans le bassin ;  circuler dans l’eau du bassin ;  le retrouver, ce sentiment de connaissance, imposant l’arrêt ;  intimant de ralentir.  Faire l’expérience de cette sensation de transparence, de superposition, de grande, grande fragilité des corps de ceux qui ne cessent ;  de ceux qui se retrouvent dans le bassin, dans l’eau du bassin.  Qui vont.  Qui viennent.  Le jour.  La nuit.  Sous le toit de comme une verrière.  En fait :  il y a deux toits, deux dispositions dans l’au-dessus ;  une première de plexiglas, une seconde de verre.  La première :  la plus proche de l’eau, en dessous.  La seconde :  plus éloignée, d’un mètre ou deux, peut-être ;  pas plus.  Se dirait une gare à Paris, de la fin du XIXème siècle.  Quand nager sur le dos et regarder devant, droit devant la presque verrière :  se rendre compte que ces carreaux qui se succèdent, dans le devant, une lumière les traverse, mais faible, mais comme opacifiée ;  penser, peut-être, que les supports métalliques, des carreaux, réguliers, disposés régulièrement, nombreux, plus sombres, eux aussi (eaux aussi), se traversent de la lumière, se perdent, pour ainsi dire, se diluent petit à petit, eux aussi (eaux et os, aussi).  

De l’eau devant.  De l’eau derrière.  De l’eau qui enserre.  Qui eau-serre.  De l’eau au-dessus.  L’eau.  L’eau dessus.  De l’eau au-dessous.  Eau dessus.  Eau dessous.  Le pays de c. :  le pays de l’eau.  

.

.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s