Le Meilleur des mondes

par Laurent Albarracin

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Immanquablement sur ce titre un soupçon pèsera, de provocation, d’idéalisme naïf ou de cynisme. Et pourtant on voudrait avancer ici, assez sérieusement, que la poésie est bien ce qui permet de vivre dans le meilleur des mondes possibles. À tout le moins dans le mieux du monde, où le pire n’est pas certain et où le meilleur n’est pas encore le faux jumeau du pire. Car le meilleur touche au pire dès lors qu’il est inéluctable. Le mieux du monde sera toujours cette cachette où reste de l’incertain, où demeure de l’irrésolu. La poésie offre le meilleur des mondes parce qu’elle conserve du monde sa meilleure part, la plus substantielle et la mieux plurielle, si l’on peut dire, et ça n’est pas pour rien que la revue Catastrophes revendique un pluriel « optimiste ».

Si le poète vit dans le meilleur du monde, il n’est pas tout à fait ignorant de celui-ci, de son capitalisme effréné, des atteintes irrémédiables au vivant, des menaces faites à la démocratie, etc. Mais il choisit un certain angélisme en connaissance de cause, par tactique presque : pour enrayer la machine qui prétend nous broyer, il faut s’intéresser de près au grain de sable – qui devient alors un univers habitable. Le poète est aveugle au pire comme au meilleur annoncés, par choix moral et stratégique. Au fond, puisqu’il n’y a pas de réponse globale et définitive, il préfère s’en tenir à des enjeux plus locaux : ce verre d’eau est-il à moitié vide ou à moitié plein ? Est-il entièrement un verre d’eau ? (La réponse est dans le verre d’eau.) 

Walt Whitman disait : « Je n’ai rien à voir avec ce système, pas même assez pour m’y opposer. » La poésie n’avalise pas l’ordre établi, ne se satisfait pas de l’époque, mais elle n’en est pas non plus le contre-feu obligé, l’acte de résistance magique. Trop de monnaie gratuite s’échange autour de cette idée que la poésie résisterait frontalement à la condition qui nous est faite, qu’elle en serait automatiquement la réponse salutaire et salvatrice. En des temps de détresse – autant qu’en des moments d’exaltation collective largement fabriqués – la poésie garde une certaine autonomie, voire pratique une évidente autarcie : elle n’est utile que parce qu’elle est inutile, inopérante socialement et irrécupérable, définitivement à côté. Comment ne pas voir que les marges économiques et sociales où la poésie évolue sont le garant de sa liberté ? On surévalue peut-être la dimension de révolte de la poésie et on mésestime sans doute sa qualité première qui est d’adhésion à ce qui est, son assentiment devant le monde. Au cœur du sentiment poétique est toujours un émerveillement, un étonnement qui dit oui. Le poète consent au réel. Il approuve les choses. Non pas le monde tel qu’il va (bien ou mal, mal et bien) mais chacune des choses vivantes qui le composent. Le poète consent parce que lui seul est capable de faire d’un brin d’herbe une forêt de sens, d’une rognure d’ongle une tour d’ivoire et de la lune un promontoire. Le poète s’engage en se dégageant, il est en avant de l’action parce qu’il se place au bord du chemin où il voit le bout du chemin. 

La poésie n’est ni l’art des vainqueurs ni l’art des vaincus, il est l’art de celui qui ne croit pas nécessaire de poser le débat en ces termes et qui préfèrera cultiver un lopin dans lequel agrandir sa conscience heureuse du monde. On connaît la phrase de Marx : « le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Or le poète est précisément celui qui fait exception pour tous : non pas le poète comme individu ni comme classe en lutte, mais en tant que le poète en chacun garde intacte cette aspiration à s’émanciper qui permet à tous de l’avoir pour horizon, fût-il enfoui dans l’apparence de l’inaccessible. Et si le poète est émancipé et désaliéné, c’est bien parce qu’il s’accorde à ce qui est, qu’il exalte le fait d’être des choses. Il a en quelque sorte dépassé le stade de la révolution et vit tout de suite après, comme si elle avait eu lieu effectivement, en plein dans l’essentiel. Et il se suffit d’étincelles. Le poète vit dans le meilleur des mondes parce qu’il en capte le meilleur, comme naturellement, presque malgré lui, et que par là il conserve vivante et vibrante la possibilité d’un monde meilleur. 

Avec ce numéro 13 de Catastrophes, embarquez pour le meilleur des mondes — c’est par ici en ligne et par là au format pdf.

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