Le Château qui flottait, 11

POÈME HÉROÏ-COMIQUE

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes.

.

.

4. Le chemin de ronde

.

Depuis le chemin de garde où, bon gré mal gré,
On était arrivés, on avait une vue
1005_ Nette à quasiment trois cent soixante degrés,
Sans crainte d’être pris au (méchant) dépourvu.
On surveillait d’ailleurs chacun des deux côtés
De la venelle étroite, d’un œil avisé
Au cas où des sentinelles auraient pointé
1010_ Le début de leur nez, qu’on aurait écrasé.
La ruelle courait, au trot et en bottines,
Bordée de son gentil parapet crénelé,
Sur la sommité, tout le long de la courtine
Telle une lèvre en haut du château annelé.
1015_ À droite on regardait, bien au-delà des douves,
Le beau paysage moutonnant des collines
Qui se grégarisaient pour échapper aux louves.
Du moins dirait-on qu’au loin elles se confinent.
Les collines sont comme des poules qui couvent
1020_ Et se gargarisent d’ailes dans un glouglou
Satisfait où tout leur contentement s’approuve
En s’applaudissant par des frissons qui s’ébrouent.
(Parenthèse : on voudrait orthographier colline
Avec un seul l et deux n et que la hampe
1025_ D’un seul arbre se dresse sur le mot colinne
Comme un mât qui sur de petites vagues campe.)
À gauche on découvrait d’abord la basse cour
Où des moutons, par un effet de symétrie,
Picoraient des brins d’herbe escortés de pastoures
1030_ Entre des fermes formant une métairie.
Ces moutons qui paissaient comme un mouton peut paître –
Dans la buée répliquante de son haleine,
Et vacillant sur ses pattes grêles, peut-être –,
Paraissaient de petites montagnes de laine.
1035_ De minuscules et inoffensifs orages,
Aussi, et la grêle alors des pattes ne gâte
Nulle récolte ni non plus les pâturages
Ni rien sur quoi il se pourrait qu’elle s’abatte.
— Bon, quand vous aurez fini votre pastorale,
1040_ S’impatienta Vinclair, regardez donc plus loin :
On aperçoit, sis en son enceinte castrale,
Le donjon qui est l’unique objet de nos soins.
C’était vrai ça, c’est pas parce qu’on a franchi
La muraille qu’on est, hop, au bout de nos peines.
1045_ Si jusqu’à maintenant nous n’avons pas fléchi,
Il reste des combats à mener dans l’arène.
— Eh bien je suis heureux de vous l’entendre dire,
Maintenant, au boulot ! Dis ton plan Don Cello.
— Rien de plus simple, on défonce tout au John Deere,
1050_ On met nos mille chevaux-vapeur au galop.
— Ça n’est pas un plan ça, lui rétorqua Ch’Vavar
Sur un ton tel qu’il rendit Don Cello livide.
De toutes façons, on n’a ni tracteur ni char.
Et attaquer de front serait un pur suicide.
1055_ Il fut décidé d’atteindre l’une des tours
Et, afin de se mêler à la populace,
De descendre incognito dans la basse cour.
Et quant à la su.ite on verrait bien sur place.
La basse cour – qui s’étendait de la muraille
1060_ Sur laquelle nous étions juchés en vigiles
À celle du donjon, prodigieux par sa taille –
S’apparentait à une véritable ville.
À un gros village avec dedans sa campagne,
Le pays s’étant comme incrusté dans le bourg
1065_ Avec des bois, des lacs, des paysans en pagne.
La nature, entre les maisons, en pleine bourre,
Poussait des ruisseaux comme une sève féconde.
Des bergères peu vêtues, d’un geste indécis,
Dirigeaient les moutons de leur férule blonde
1070_ Comme s’ils étaient le moindre de leurs soucis.
Mais elles les gardaient avec sagesse et science.
Qu’est-ce en effet un mouton sinon un tourment
Blanchi et disparu dans sa propre abondance,
Un gros sourcil d’insouciance se promenant ?
1075_ Il semble en effet qu’ici jamais rien ne fronce
La paix de ces terres, sinon les blancs moutons.
Car les roses partout ont remplacé les ronces.
Et l’herbe est heureuse quand le mouton la tond.
— Ça y’est c’est reparti, l’emphase bucolique !
1080_ — Hé Vinclair, il faut pas avoir fait hypokhâgne,
Répliqua vivement Julien Starck colérique,
Pour savoir que là est le pays de Cocagne.
Regardez cette prairie où l’herbe est si verte
Qu’elle semble tenue en haleine, en alerte.
1085_ Les clignotants de sa joie l’embuent de tendresse,
On la croirait sucer dessous du lait d’ânesse.
Ces moultes minutieuses perles de rosée
Aiguisées, croquantes comme petites dents,
C’est son propre désir qui a cristallisé
1090_ Et son envie de miel qui a perlé dedans.
Chacun des êtres qui foulent cette verdure
Y est comme une créature au paradis.
Allons-y, goûtons une jouvence qui dure.
Et cela ne nous coûtera pas un radis.
1095_ — Il est bien évident qu’à cela je n’acquiesce.
Écoutez-moi plutôt, et suivez mon conseil :
Quand vous serez en bas, mettez vos boules Quies.
Descendons, oui, en nous bouchant fort les oreilles,
Mais ne succombez pas au doux chant des sirènes
1100_ Jusqu’au cœur de la ruche et celui de la Reine.

.

.

À suivre…

.

.

[illustration : Patrick Wack]

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s