Les Jaussauds

Par Olivier Domerg

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Aux Jaussauds, un troupeau vaque sous le pylône de la ligne à haute tension. Robes blanches et marron. Prés verts – sans paroles, donc – brillant sous la lumière. Montagnes à contre-jour, dont Manse, s’extirpant d’une frange boisée. Côté face creusée, crevassée, gris sur bleu, foncée par contraste. Falaise, brute et abrupte, précédant le « paquet d’effondrement », l’éboulis à peu près stabilisé, que les eaux d’écoulement rainurent, emportant la gravière.

Passé le hameau, la petite chapelle, les choses se précisent : le Puy sourd de zones forestières, structurées en litières séquencées. Il émerge des frondaisons, des bandes et fronces verdoyantes, d’une verdeur de fin de saison.

On voit bien les trois sommets pour être en contrebas. Le pelage ou la peau herbue teintée de gris et de kaki, la rupture frontale, l’éminence surplombant à la fois la lisière des feuillus et une colline boisée, piquée de jaune et de rouille, déjà marquée par le virage des couleurs qui caractérise l’automne.

Nous sommes dans l’antichambre du mont, au sein des fondements morphologiques, des prolégomènes morainiques, que redoublent « des crêtes secondaires, moins accentuées », conséquence du retrait würmien.

Nous spéculons sur les résidus et les ruines des anciens rabotages glaciaires.

Nous percevons la basse insistante du soubassement, la croûte de Terres Noires qui supporte tout ça.

Nous évoluons sur les atterrissements qui y mènent, en droite ligne, attiré par le signal du Puy, hanté par sa masse lessivée, le chuchotis de ses messes basses.

Jussauds

« Holà », nous hèle-t-il, depuis la rive opposée, « c’est interdit » !

Refoulés des bords du lac-réservoir avant d’avoir pu prendre la moindre photo : reflet inverse du Puy de Manse à la surface de l’eau, surmontant les bois voisins (cette forêt à laquelle l’autre berge sert d’orée).

À moins que ce ne fût : « Hé ! là, c’est interdit ! ». Absorbés et affairés que nous étions, nous n’avons pas bien entendu, en tout cas, pas tout de suite. Il a dû répéter plusieurs fois l’injonction, forcer la voix, crier même, avant que nous ne levions la tête et ne la tournions vers lui, fermement rappelés à l’ordre.

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Cette portion de territoire appartient au « Canal de Gap » ; canal hydrographique, vu son action, ses agissements. Les chasseurs qui vont et viennent ne paraissent pas concernés par l’interdiction. Sans doute bénéficient-ils de passe-droits là où le simple quidam ne saurait en avoir ! Ou, tout au moins, des moyens d’action, de pression, et des organisations, une corporation, plus puissants ? Ou encore, sont-ils des habitués, des gens du coin, des « pays », contre qui il serait malvenu de dire quoi que ce fût !

Qu’importe, nous sommes redescendus, avons repris le chemin de terre et contourné le lac collinaire jusqu’à la forêt. Les Livets ne nous avaient encore rien livré, il fallait donc poursuivre et insister.

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Un peu plus tard, on a refait le tour en sens inverse, vers la maison du garde, pour discuter avec lui. Le garde-barrière, ou plutôt, garde-réserve, s’était absenté. La petite famille est sortie au coup de sonnette, fillettes jolies, maman épanouie, chiens de compagnie. La Photographe s’est excusée pour notre intrusion, expliquant ce que nous faisions là. De bonne grâce, l’épouse du garde nous donna son absolution. « Vous pouvez y aller, pas de problème ». Son mari est allé faire une course. Dès qu’il rentrera, elle lui expliquera.

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On franchit la barrière, refait le parcours le long de la digue jusqu’au point où on avait été chassé, l’angle opposé au motif ; stationnant le temps qu’il faut devant l’étendue d’eau où se mirent verts et bleus, manteau forestier et ciel entrecoupé de quelques bandes nuageuses.

_____________________Saisir la FORME-MANSE, telle quelle surnage au-dessus des feuillages. Sa physionomie reflétée à l’envers sur le miroir liquide. Tandis que l’original, lui, bien à l’endroit, couronne ce paysage des plus agrestes, de sa bonhommie et de son aménité habituelles.

Contraste entre forêt, colline boisée et ce mont pelé qui les domine. Entre le vert, le dru, le feuillus et la peau presque nue du Puy. On parle de flou à propos de tissus ; de fronces, de franges, de froufrous ; pourquoi n’en parlerait-on pas à propos de la forêt ? Cette densité végétale danse immobile, devant nous, dans l’émulsion et l’expression de son relief, sa touffeur et sa profondeur. Une verdeur frondeuse, épaisse, aux frondaisons difficilement dissociables, dont certaines pointes, revêches, jaunissent.

Tintement de cloches bovines sur fond de minuscules rumeurs urbaines. Toute étendue d’eau est une réserve d’apaisement et de beauté. Les carpes respirent, ridant la surface liquide. « Carpe diem », pourraient-elles dire, si tu leur donnais la parole. Les couleurs varient selon l’heure et la lumière : toute étendue d’eau est une invitation à la contemplation.

« Réalisée en 1963, la réserve Georges Serres « est alimentée par les eaux du Drac ». « Elle a mon âge », avouera-t-il, entre le babil des enfants et les coups de feu des chasseurs.

C’est l’angle le plus parfait. L’image de Manse la plus idyllique et la plus roborative, bien que sans doute aussi la plus léchée, la plus consensuelle, et surtout, la moins vraisemblable. On s’y arrête quand même, sur ce chemin de ronde, interrompant notre travelling circulaire.

Paysage de carte postale, certes, mais devant s’insérer légitimement dans l’ensemble des images du Puy de Manse ; d’autant que, différent, il incarne, idéal contemplatif, l’archétype « bord de lac », avec retour, sur un mode mineur, d’un romantisme grandement refoulé (ce zeste la(c)martinien qui se glisse dans le lissé des eaux). Et compose, tout de même et en fin de compte, un bel endroit, indéniablement élégiaque et habitable.

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[ Prose – Les Jaussauds ]
[ Tenir la note – Château d’Ancelle – La Martégale, 16 avril ]
[ chant quatre – Et maintenant de loin ]

 

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