llanfair

Par Pierre Vinclair. Téléchargez l’ensemble de Catastrophes 12 au format pdf.

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À l’époque de Lucrèce, la division du travail intellectuel était suffisamment peu avancée pour que le meilleur poème puisse être aussi à l’avant-garde de la physique : la science relevait de la vision et le poème de l’art de convaincre. C’était pratique — à ceci près qu’on ne tire pas du nez de Lucrèce des vers à même de prédire le boson de Higgs ou les ondes gravitationnelles. Aujourd’hui, faute de rien comprendre au cantique des équations, les poètes rendus inutiles peuvent toujours s’en remettre aux conversations métaphoriques de vulgarisateurs fort savants. Ceux-ci ne leur donnent pas cette connaissance du monde qui leur permettrait de l’habiter complètement, — mais au moins offrent-ils une présence à cette connaissance que les poètes n’auront jamais.

L’autre jour Étienne Klein recevait Aurélien Barrau [1]. En guise d’introduction à une émission consacrée aux trous noirs, le premier citait Le Pèse-Nerfs : « Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. » Un énoncé qu’Étienne Klein interprétait comme une mise en garde contre la tentation scientifique, mais qui concerne la littérature dans le texte d’Artaud. Interrogé sur son goût pour la poésie, Aurélien Barrau proposa : « La poésie, c’est la précision extrême. Je crois qu’un texte est poétique à partir du moment où changer une seule virgule de place l’effondrerait intégralement. »

On peut comprendre de deux manières cette définition. Ou bien la précision serait une fin en soi, valant pour elle-même — le poème apparaissant comme un mikado linguistique ou château de cartes verbal. Ou bien la précision serait un moyen, au service de l’obtention d’un résultat (la signification, ou autre). Même si l’idée qu’un changement de virgule « l’effondrerait » semble indiquer qu’Aurélien Barrau a plutôt en tête la première option, on peut se demander quel intérêt auraient de telles constructions verbales : par définition, aucun. La seconde option est d’autant plus crédible que sa qualité de scientifique a habitué Aurélien Barrau à un langage mathématique dont la précision est une condition sine qua non de l’obtention de résultats probants. Dans tous les cas, le poète serait sauvé : il apparaîtrait quand même, finalement, comme une sorte d’ingénieur.

Mais un ingénieur de quoi ? Au service de quelle fin devrait-il mettre cette précision ? Si c’est la signification, c’est inutile : la conversation courante, pleine de périphrases et de paraphrases, d’approximations et d’ellipses, se passe très bien de précision. Mais alors quoi ? Pour débrouiller cette question, faisons un crochet par le pays de Galles, où l’on trouve la ville au nom imprononçable :

llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch

Cela pourrait n’avoir aucun rapport si l’on n’apprenait pas, en se promenant sur Wikipédia qu’en « 1973, [ce nom] a servi de titre à une revue dirigée par Claude Royet-Journoud et Anne-Marie Albiach. » C’était une revue de facture modeste, se présentant sous la forme d’une feuille A4 qu’un poète invité pouvait remplir à sa guise. Sur la page Wikipédia de Claude Royet-Journoud, il est pourtant clairement indiqué que sa revue était plutôt intitulée :

llanfairpwllgwyngyllgogerrychwyrndrobwlllantysiliogogogoch

La différence ne saute pas aux yeux humains, mais Google, inspectant de ses deux o globuleux, ne confond pas les deux, et ne renvoie pas à la page de la ville quand on balance dans son moteur le nom de la revue : à y regarder de plus près, celui-ci s’écrit llanfair…gerry..lllant…goch, alors que celle-là était llanfair…gery…llllant…goch.

En réalité, après vérification auprès de Claude Royet-Journoud, il n’y a pas de coquilles dans le titre de cette revue : c’est le rédacteur de sa page Wikipédia qui les a sans doute ajoutés (ou celui qui a écrit le premier article sur lequel ont été recopiés tous les autres). Tous les utilisateurs du web ayant copié-collé cette même source, les deux coquilles originelles sont restées : la précision est du côté de l’algorithme, y compris dans la reproduction de l’erreur. Car un lecteur (humain) de la revue de Royet-Journoud lit-il ce titre sur internet, au mieux corrige-t-il l’erreur, au pire et au plus vraisemblable, il ne la remarque pas. Elle ne l’affecte tout simplement pas, ne le fait pas dérailler. Ou si ça déraille, c’est en rajoutant des coquilles, sur le mode du téléphone arabe : erreur créatrice. Mais l’implacable moteur de recherche, lui, ne parvient tout simplement pas à voir le rapport entre ces deux mots de 60 lettres dont 58 sont communes et dans le même ordre : un iota de différence et tout s’effondre.

La définition proposée par Aurélien Barrau serait donc juste si le lecteur avait un algorithme à la place du cerveau : le résultat produit par le poème (on ne sait pas encore quoi) s’effondrerait moyennant la modification d’un ou deux caractères : « Aucun résultat ne correspond aux termes de recherche spécifiés. » Mais pour un lecteur humain, ce n’est pas tant la précision qui compte, que l’effet-de-précision : à la différence des mathématiques, la précision poétique n’est pas une condition sine qua non mais une rhétorique.

Notre enquête portait sur l’efficacité : on doit donc en distinguer deux régimes. D’abord un régime algorithmique, individuel, où chaque élément doit être à sa place pour que le bon résultat sorte. Ensuite un régime rhétorique, holistique, où c’est l’idée globale d’une motivation à l’œuvre qui compte. Malgré le fétichisme de certains poètes qui posent en bergers de l’être, ou en cow-boys de la langue, la poésie relève du second cas : comme dans une entreprise, le fonctionnement organique du tout compte davantage que la place de chacun dans l’organigramme, et la défaillance d’un élément peut être compensée par le travail de l’autre. Autrement dit, dans la poésie aussi, le sens relève de la seule pragmatique : il faut d’abord que ça fonctionne. Qui n’a jamais remarqué que, dans un texte qui fonctionne, il peut remplacer tel ou tel élément, sans que le tout ne s’effondre ? Un peu mieux, un peu moins bien, mais ça marche : tant qu’une voiture a de l’essence, elle roule, avec ou sans essuie-glace. Quel lecteur n’a pas senti qu’Artaud, puisqu’on commençait avec lui, aurait bien pu changer une syllabe ou deux, un mot ou deux dans ses suppliciations, sans en altérer la violence ? afing dela nachi ou afong delo tercho ? On change un peu ? Ça passe ! Ça marche !

Et ils martyrisent aussi mon sexe dans mon cerveau

et mon cerveau et mes moelles en fleur
dans les testicules de mon cœur
afin d’en tirer le saint-chrême et l’extrême-onction

afing dela nachi
deilo
afong
delo
tercho
trepirta
trepirta
ala
dapirta
epo [2]

Réciproquement, quand ça ne marche pas, quand la voiture n’a pas d’essence, on peut bien tout déplacer, la trafiquer dans tous les sens, s’adonner à des réglages précis : on n’avance pas. (Au passage, si c’était la précision qui comptait, toute traduction serait impossible : le fait qu’il y ait des traductions meilleures que d’autres prouve que ce n’est pas la précision qui compte — mais l’énergie sauvage qui permet au texte d’atteindre son but. Et si la traduction mot à mot est parfois intéressante, ce n’est pas parce qu’elle est précise (les mots n’ont de toute façon pas les mêmes connotations d’une langue à l’autre) mais parce qu’elle produit des effets de bizarrerie entre lesquels (comme entre des fenêtres ouvertes passe un courant d’air) peut vivre une énergie).

La poésie n’est pas l’éthique constipée de la langue qu’on nous vend parfois. Elle recherche un effet, comme toutes les pratiques du langage, et la rhétorique de la précision qu’elle mobilise parfois est elle aussi au service de cet effet. Sur la même page Wikipédia, celle de Claude Royet-Journoud, on apprend qu’il appelait sa revue par le diminutif « Llanfair ». Une telle apocope est intéressante, parce qu’elle aboutit à faire du titre un homophone de « l’enfer ». Voilà un nouvel effet poétique, qui de nouveau n’a rien à voir avec la précision. Bien plutôt, il suggère que la poésie ne diffère tout simplement pas de la langue courante, quant aux opérations qu’elle mobilise. Ce sont toutes les opérations de l’invention — qui tournent à plein régime, partout. Son propre ne concerne que l’effet visé.

D’accord : mais quel est-il, cet effet visé ?
Revenons à llanfair… : un tel titre, à l’évidence, cherche à nous refuser la parole qu’il nous invite, en même temps, à prendre. Il ne le fait pas avec n’importe quels caractères, mais avec un nom propre, c’est-à-dire avec 1. une suite non-aléatoire (elle existe déjà ; des gens, ailleurs, doivent se débrouiller avec elle) de signes 2. qui est dénuée (au moins en français) de signification : la signification n’est pas le résultat recherché. À la place, il y a ici un minuscule happening, un dispositif qui nous fait faire l’expérience, dans la langue, d’un impossible (d’une impossibilité à dire ce qu’il faut pourtant dire) réel. Georges Bataille dans L’Impossible, puis Christian Prigent dans bien des textes critiques, l’ont montré de longue date : le poème cherche à incarner dans la langue l’impossible qu’est le réel. À l’incarner, à nous en offrir une expérience. Et la poésie d’Antonin Artaud avec sa théologie du corps, ses exorcismes athées, ses délires de persécution anathémiques (qui sans doute n’ont pas plus de signification), aussi éloignée soit-elle de celle de Claude Royet-Journoud, trouve aussi une voie pour faire de la langue le lieu d’une expérience de l’impossible réel. Quant à l’effet que doit produire sur le lecteur une telle expérience, Emily Dickinson l’a décrit :

Si je lis un livre et qu’il rend mon corps si froid qu’aucun feu jamais ne pourrait plus le réchauffer je sais que c’est de la poésie. Si j’ai la même sensation physique que si le haut de ma tête avait été arraché [as if the top of my head were taken off], je sais que c’est de la poésie. [3]

Un poème, c’est de la sauvagerie. S’il est précis, c’est comme un scalp.

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Alors, faisons le tambour
tumm tumm-tumm tumm-tumm tumm tumm tumm [4]
avec Terrance Hayes, Ariane Dreyfus, Aurélie Foglia, Maria Corvocane et Nate Marshall

ou bégayons
phénakisti coco [5]
avec Guillaume Métayer, A.c. Hello, Victor Rassov et Marie de Quatrebarbes,

aboyons une nouvelle langue
iagou-agou [6]
avec Laurent Albarracin, Ezra Pound et Auxeméry, Louise Mervelet et Guillaume Artous-Bouvet

ou invitons au supplice
afing dela nachi [7]
avec Olivier Domerg, Jean-Claude Pinson, Anne-Marie Beeckman et Laurent Albarracin.

Accéder au sommaire complet

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[1] L’émission s’écoute ici : https://www.franceculture.fr/emissions/la-conversation-scientifique/que-pouvons-nous-dire-sur-les-trous-noirs
[2] Antonin Artaud, Suppôts et suppliciations, in Œuvres, Quarto, Gallimard, 2004, p. 1412.
[3] Citée par Paul Muldoon, The End of The Poem, London, Faber & Faber, 2009, p. 116. Ma traduction.
[4] Serge Pey, dans un poème cité par Yves di Manno et Isabelle Garron, Un nouveau monde, Flammarion, 2017, p. 455.
[5] Ghérasim Luca, dans un poème cité par ibid., p. 57
[6] Vélimir Khlébnikov, dans Œuvres, trad. fr. Y. Mignot, Verdier, 2017, p. 555.
[7] Antonin Artaud, op. cit.

 

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