Le Château qui flottait, 10

POÈME HÉROÏ-COMIQUE

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes

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Et donc le château qu’on attaquait par son flanc
Ensoleillé de matière jaune, flottait
Gélatineusement un peu comme du flan.
Il donnait l’impression vague qu’on le flattait
905__Du plat de nos épées sans y mordre vraiment.
Ce que tu ne tues point alors tu le nourris.
En fait de coups portés c’étaient des compliments
Qu’on adressait au château, au lieu qu’on le prît.
À peine le décorions-nous de notre assaut
910__Et notre farandole, ornement négligeable,
Redondance inutile et dérisoire sceau,
S’ajoutait pour rien à la chose inexpugnable.
Car nos armes de toc et de ferblanterie
N’entamaient pas du tout une part du gâteau,
915__N’étaient rien d’autre que de la forfanterie
Et queues de cerises à l’aplomb du château.
Pourquoi pas creuser dans cette matière molle
Plutôt que s’évertuer à y crapahuter
Et risquer de se tuer en glissant sur la colle ?
920__Qu’on y mette les dents ! Forons, tant qu’à lutter.
Oui mais le paradoxe est que ce mur flageole
Quand il s’agit d’y prendre un appui ferme et sûr
Et que dès lors qu’on le travaille à la chignole
Il se révèle du matériau le plus dur.
925__Sont-ce nos intentions qui sont catastrophiques
Et transforment ce qu’on touche en bérézina
Ou bien s’agissait-il là d’un château quantique
Super sensible à l’observation qu’on en a ?
Toujours est-il que quoi qu’on fît, où qu’on allât,
930__On rencontrait partout même déconfiture.
Quelle forme que prît notre attaque, ah là là !
On finissait sitôt en vilaine posture.
— Puisque cette muraille à nos doigts se refuse,
Qu’elle oppose à nos vœux un cinglant démenti,
935__Pourquoi ne pas tenter de l’avoir par la ruse ?
Proposa Don Cello d’une mine avertie.
Dans les pots éculés on fait les meilleurs coups.
Tout le monde connaît le troyen équidé.
Offrons à l’ennemi la blancheur de nos cous.
940__Que de venir à nous c’est lui qui ait l’idée.
Pour l’attirer dehors, restons à sa merci,
Il sera toujours temps de lui tomber dessus.
Tel est mon plan cruel, ainsi j’ai dit, baci !
— Bien parlé, Don Cello, tu ne m’as pas déçu,
945__Lui répondit Vinclair, ta ruse est un peu fourbe,
Mais tu as du cœur et honores le courage.
Décidément jamais ta bravoure ne courbe.
Par ton seul exemple aux félons tu fais barrage.
Je n’attendais pas moins, valeureux paladin.
950__Du domaine des dieux tu es le pur gradin.
— Hé, quand vous cesserez de faire de la lèche,
Les coupa Ana Tot, de vous cirer la motte,
Vous remarquerez qu’on nous balance des flèches
Et qu’en ce moment même l’ennemi nous shot.
955__C’était vrai, il pleuvait des carreaux d’arbalètes,
Des flèches en pagaille et un furieux grésil,
Du plomb, de la mitraille et aussi des courgettes.
On prenait sur la tête un tas de projectiles.
Il tombait des gravats, des pots de fleurs, des tuiles
960__Et, li.ant le tout-venant de la camelote,
De la poix enflammée et de la bouillante huile.
Comble de l’horreur sur nous ils vidaient leurs chiottes.
Goudronnés, emplumés, on n’en menait pas large.
Oiseaux de marée noire ancrés à la falaise,
965__Hérissés de tessons, on regardait le large
Cherchant la solution qui nous rendît de l’aise.
Ce fut à ce moment-là que Jean-Raphaël,
Le regard barge et l’air fou, sonna la curée.
Son féroce hallali nous redonna des ailes :
970__« Sus aux fachos, aux flics, aux profs et aux curés ! »
Ce cri fit l’effet d’un signe de ralliement
Qui nous galvanisa. Exaltés, survoltés,
Nous nous mîmes à voler littéralement.
C’est dingue parfois comme on peut se limiter.
975__Que n’avions-nous plus tôt, ainsi que des avions,
Fait notre mue et décollé de la paroi
Afin de se soustraire à sa fascination.
On volait librement sans plus que ça d’effroi.
En trois coups d’ailes qui sont des cuillers à pot,
980__Les mains de la chance et les membres de la grâce,
On était parvenus au sommet du château.
L’ennemi s’y tenait, dans sa bêtise crasse.
La bataille fut brève aussi bien qu’acharnée.
La garde n’était pas d’une grande tendresse
985__Mais convenait très bien au régime carné
Qui était le nôtre. On faisait preuve d’adresse.
On déchirait nos proies avec bon appétit.
Parmi tous au combat Wolowiec s’illustra.
En un seul coup de bec, un grand et deux petits,
990__Il en avalait trois, pandiculant des bras.
Bériou et Prieto, spécialement furieux,
Ne décoléraient pas dans leur folie guerrière,
Démembraient les soldats, énucléaient des yeux.
Paraggio qui sagement se tenait derrière
995__Les encourageait au son du rebétiko.
Julien Starck se goinfrait comme un porc dans sa bauge.
Les filles se démenaient : Ana Orozco
Frappait les corps de son épinette des Vosges.
Beeckman non plus ne se donnait pas à demi.
1000_Quant à la terrible et fière Anne-Claire Hello
Elle ferraillait le ventre des ennemis
Qui mouraient dans leur sang comme dans un halo.

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À suivre…

[photo d’illustration : Patrick Wack]

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