Une seconde (11/11)

Par A.c. Hello. Lire les autres épisodes ici.

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Un grand bruit de pas et de clés. Quelqu’un allumait la lumière. Bientôt la figure plate et graisseuse de Graniel sursautait au-dessus du rebord de mon palier, jusqu’à ce que son torse se déploie tout à fait et que deux jambes en jaillissent. Jraniel, comme soudainement vomi par l’escalier, se tenait devant moi sur le palier, stupéfait. — PUTAIN, ça va ? Qu’est-ce tu fous là ? — J’arrive pas à ouvrir la porte. — PUTAIN, Montre ? Il prenait mon trousseau de clés et les essayait l’une après l’autre. — Ah ouais, PUTAIN, c’est bizarre ! Tu veux venir chez moi ? Elles sont pas là, elles sont en vacances ! Il ouvrait la porte jaune du quatrième étage droite. Je me relevais péniblement et le suivais. À cause de la fatigue, je ne voyais plus grand chose. Je le distinguais au loin, avec difficulté. Son corps rapetissé pénétrait d’un bond dans un recoin sombre, en sortait aussitôt, une bouteille de champagne à la main. Il me regardait avec satisfaction : — Assieds-toi, PUTAIN ! Fais comme chez toi ! À ma droite, les restes d’un canapé flottaient dans l’ombre. Je m’y asseyais. Il me servait une coupe de champagne puis galopait dans le salon en faisant un bruit d’ailes effrayant. Soudain il disparaissait d’un mouvement brusque au fond des ténèbres puis reparaissait, les narines frémissantes, et tournoyait sur le tapis comme un gros vers luisant. Haletant, il se servait une deuxième coupe de champagne. Je restais sans bouger. Il marchait vers moi à pas lents en dressant son abdomen, qui, me semblait-il, diffusait une pâle lueur verdâtre, à moins que ce ne fut le soleil qui se reflétait étrangement sur sa ceinture. — Tu sais, me dit-il… C’est alors qu’une vase trouble de phrases, entrecoupées de Ha Ho Ha Ho exagérés qui grossissaient de minute en minute, et que venaient contredire ses yeux fixes et enragés, se mit à couler entre ses dents serrées. Je l’observais en frissonnant puis m’assoupissais sur les coussins durs, trempée de sueur. Une douleur aiguë me fendait le crâne. Je saisissais ma tête en criant. Une lourde forme en bois rebondissait à ma droite et tombait au sol. Je sentais quelque chose de visqueux dans mes cheveux. — Oh excuse-moi ! Excuse-moi ! Ça fait longtemps que je veux changer cette statue de place, je ne sais pas ce qui m’a pris… Aïe, je me suis tordu le pied… Il s’asseyait à côté de moi et se massait le pied énergiquement. Les yeux étincelants, il me demandait : — Du champagne ? Je souriais, mal à l’aise : — Non merci, Praniel. Est-ce que tu pourrais apporter un sac de glace pour ma tête ? Brutalement il hurlait : — PUTAIN JE M’APPELLE ADRIEL ! Après un long silence, il se reprenait : — Pas de problème ! Je te rapporte ça ! Je vais nous faire du café… Il revenait quelques instants plus tard, un sac de glaçons dans la main gauche, une tasse de café dans la main droite. Soudain il trébuchait et projetait le liquide brûlant sur ma cuisse. — Oh mon dieu, oh mon dieu ! Oh je suis désolé ! Les yeux noyés de larmes, j’appuyais mes deux mains sur ma cuisse. — Où est la salle de bain, Saniel ? — Première à droite dans le couloir ! Vraiment désolé ! Je courais. J’entrais dans la salle de bain, enjambais avec précaution la baignoire, et aspergeais ma cuisse d’eau froide pendant une bonne demi-heure. À l’issue de cette demi-heure qui m’avait permis de faire le point sur Cramiel, je me dévisageais dans le miroir de la salle de bain, en essuyant lentement la sueur sur mon visage. L’air était lourd. Mon front ruisselait de peur. Il me semblait que mon visage s’effondrait. Je guettais les bruits légers qui parvenaient du salon. J’avais quelques souvenirs de Cramiel, qui surgissaient dans ma mémoire. Cramiel avait une femme et cinq enfants. Les images n’étaient pas très précises. Pourquoi me parlait-il avec autant de familiarité ? Il me semblait que nos contacts s’étaient toujours bornés à quelques conversations maladroites sur le palier. Il fallait que je dorme. Je revenais dans le salon. Cramiel y buvait calmement un verre de whisky, la tête droite, attendant froidement que je revienne, tout ému de haine. — Ça va mieux ? Assieds-toi… Vraiment désolé encore pour tout à l’heure… Tu veux du champagne alors ? — Je suis fatiguée, tu sais… — C’est vrai ? Putain pardon… Je parle, je parle… J’suis tellement content de te voir… Mais qui était ce type ? Nous connaissions-nous ? — Attends, je vais chercher une couverture, tu peux dormir là, sur le canapé, tu prendras le coussin… C’est à cet instant, sûrement, que je m’endormais sur le bras du canapé. Dans la nuit, je me réveillais en sursaut, prise de quintes de toux : le bras droit du canapé brûlait. Des cadavres de bougies noircis traînaient épars sur son assise. Je hurlais : — Cramiel ! Puis je courais à la cuisine chercher des torchons et des serpillières, que je trempais dans l’évier, avant de les projeter sur le canapé. Je l’entendais courir derrière moi. Une fois le feu éteint, il me dit : — PUTAIN ! t’as mis le feu au canapé ? — J’ai pas mis le feu au canapé ! — Si, PUTAIN ! T’as mis le feu au canapé ! — Je n’ai pas mis le feu au canapé ! Ne le quittant pas des yeux, je dérivais latéralement en direction de la porte d’entrée. — Tu comptes pas rentrer chez toi quand même ? Reste ici, PUTAIN ! — Écoute Cramiel, je vais m’en aller tranquillement, on en reparlera demain… J’ouvrais la porte avec précipitation, dévalais les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée, où je pénétrais dans une petite cour humide. Je marchais jusqu’à une porte d’une crasse repoussante, que je cognais violemment de mes poings. Au pied de la porte, des petits débris d’os. Derrière les volets clos, un mélange confus de grognements. Une voix aigre giclait dans les interstices : — Il est six heures du matin, PUTAIN ! Dégagez ! — Ouvrez-moi ! La porte se déverrouillait avec fracas. Une tête fine à la mâchoire étonnamment puissante sortait dans l’entrebâillement puis flairait mon visage avec dégoût : — PUTAIN, Que’z vous voulez ? — Je veux récupérer le double de mes clés ! Son corps anguleux s’avançait sur le pas de la porte. La tête baissée, elle commençait à produire un son grave, qui s’amplifiait peu à peu en un grand rire fou et sardonique : — PUTAIN, CUVE À FOUTRE ! T’AS L’AIR AUSSI PAUMÉE QU’UN FILS DE PUTE LE JOUR DE LA FETE DES PÊRES ! REVIENS À SEPT HEURES QUAND LA LOGE OUVRIRA ! J’attendais jusqu’à sept heures, près d’une poubelle, en grelottant. Un brusque écroulement d’ordures dans la cour me faisait sursauter vers six heures. À sept heures, la vieille chiure démoniaque ouvrait à nouveau sa porte et me jetait en pleine figure un trousseau de clés. Je remontais au quatrième, espérant de ne pas croiser Cramiel. J’essayais plusieurs clés. La quatrième tournait dans la serrure. La porte s’ouvrait. Je tombais à genoux dans l’entrée. L’appartement était vide. Une fille était assise à ma place, à mon bureau. Elle se retournait lentement vers moi. Mes poils se dressaient un à un à la surface de mon corps. Je ne comprenais pas nettement ce que c’était. C’était là depuis longtemps. Il n’y avait plus que du froid. Je me souvenais que j’étais portée disparue. On me cherche encore peut-être.

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[Fin]

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