Après Babel, 1

Par Guillaume Métayer

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Ady, zoom zoom 

Non, ce titre n’est pas un nouveau « Dadoo run run ». Quoique l’on va entendre ici « claquer des doigts » « jusqu’à ce que le feu soit mort ».

« Hier l’Automne s’est glissé dans Paris » est sans aucun doute l’un des poèmes hongrois les plus célèbres. Il raconte un frisson. Celui du grand symboliste Endre Ady (1877-1919), traducteur-adaptateur-admirateur de Baudelaire, lors de l’un de ses séjours mouvementés à Paris. Il y avait retrouvé et aimé Adèl, baptisée Léda par la grâce érotique de  l’anagramme qui la fait ressembler à l’extatique dame au cygne des fameux thermes Széchényi.

Széchényi cygne

Cet automne célèbre, Armand Robin l’a laissé de côté au Temps qu’il fait, dans son beau recueil d’Ady sobrement intitulé : Poèmes.

Nous en avons une version par Guillevic, qui fut un grand passeur de poésie magyare.

Hélas, sa traduction me laisse à désirer. Regardons-la de près.

Hier, à Paris, l’automne s’est glissé sans bruit.
Il descendait la rue offerte à saint Michel
Et, sous les arbres qui dormaient dans la chaleur,
Il est venu vers moi.

M’en allant à pas lents j’approchais de la Seine.
Dans mon âme chantait le feu dans du bois mort
Et la chanson était étrange, pourpre, grave
Et parlait de ma mort.

Qu’est-ce que « la rue offerte à saint Michel » ? Le hongrois dit juste qu’il « se glissait sans bruit boulevard Saint-Michel ». Pourquoi « offerte » ?

Pourquoi donc les arbres « dormaient »-ils ? Le poète hongrois a dit : « dans la canicule, sous les sourds feuillages »

Fatalement, le vers le plus infidèle est aussi le plus beau :

Dans mon âme chantait le feu dans du bois mort.

L’original dit, plus étrangement :

Et de petites chansons-fagots brûlaient en mon âme.

S égtek lelkemben kis rőzse-dalok

En lisant le poème d’Ady, je me suis trouvé devant un cas d’école. L’image des chansons comme de fagots jetés dans un feu de joie intérieur, à peine capable de le nourrir, m’a donné, à mon tour, le frisson. Ce geste familier de soutenir le feu de brindilles insuffisantes, l’habitude de faire des chansons l’aliment lacunaire d’une flamme intérieure, la musique du feu, crépiter comme chanter, chanter comme crépiter, tout cela m’a bouleversé.

Et quand j’ai lu le vers de Guillevic « Dans mon âme chantait le feu dans du bois mort », ce fut le même frisson. Enfin, pas tout à fait. Avant de le comprendre, ce vers a résonné en moi. Il a créé son espace sonore, vaste et pur. J’ai entendu un grand alexandrin français, éternel et indatable. Peut-être même ai-je cru à quelque vers célèbre et oublié. Un vers de Hugo, un vers d’Aragon, quelque chose comme : « Que le bonheur n’est pas un quinquet de taverne ».

Un vers si beau qu’il mériterait de figurer dans une anthologie des plus beaux vers de traducteurs dont le projet hante mes heures perdues.

Cas d’école donc de deux fulgurances totalement hétérogènes et dont pourtant la juxtaposition mentale promet la réunion, quelque jour, dans un lointain, peut-être dans l’infini, comme deux rails parallèles, dans le cerveau du polyglotte parfait. Ou dans une nouvelle langue unique, quand nous aurons enfin tourné la page de Babel. Ce vers hongrois se réunirait avec toutes ses traductions, dans toutes les langues, et ainsi se formerait son essence sonore, intégralement ressaisie dans ce prisme.

Dans cette attente, je me prends à rêver aussi que la proposition de Guillevic n’est pas une magnifique fleur de l’infidélité, mais que l’équivalent français de la ligne d’Ady est bien ce vers-là, et nul autre.

Et puis je rêve plus fort encore, d’un autre coup de génie, qui abolirait l’arbitraire. J’essaye, et très vite je comprends que je rêve à l’impossible :

Et en mon âme ardaient de menus chants-brindilles

Quelle maladresse, hélas ! Autant se contenter de l’amer et rare privilège de pouvoir considérer côte à côte les deux frissons, dans le miroitement de leur connivence bancale… Continuons.

Guillevic se montre toujours assez libre. Ici, il laisse tomber la brindille-broutille d’un adjectif. Il écrit :

Et la chanson était étrange, pourpre, grave.

L’original, plus bizarre, parlait de chansons :

Enfumées, fantasques, éplorées, pourpres

Füstösek, furcsák, búsak, bíborak

Les adjectifs allaient par quatre mais le « traducteur cleptomane » cher à un poète qui n’aimait pas beaucoup Ady, Kosztolányi, a escamoté le plus bouseux de la bande.

Depuis, il manque, en français, à ces chansons embrasées leur fumet, leur parfum rustique, leur origine paysanne qu’Ady se plaît tant à accentuer dans ses poèmes sur Paris.

La suite confirme que cette naturalisation tend à la pasteurisation :

L’automne m’a rejoint. Il a dit quelque chose
Et le Boulevard Saint-Michel a frissonné.
Tout le long du chemin des feuilles guillerettes
S’amusaient à danser.

Le texte hongrois, lui, dit :

Elért az Ősz és súgott valamit,
Szent Mihály útja beleremegett,
Züm, züm: röpködtek végig az uton
Tréfás falevelek

C’est-à-dire littéralement :

L’automne m’a rejoint et soufflé quelque chose,
Le Boulevard Saint-Michel en a tremblé,
Zum, zum, tout au long du boulevard voletaient
Des feuilles facétieuses.

À la lecture de cette traduction, je crois avoir appris quelque chose qu’à vrai dire je subodorais, quelque chose qui m’a peut-être attiré en Hongrie : en français, on ne dit pas « Zoum zoum ». En tout cas, s’il y a « zoum zoum » dans un poème original, il n’apparaît plus dans sa traduction. À moins que Guillevic n’ait volé et voulu garder rien que pour lui ce rythme de jazz ? Car Rimbaud avec le « jam jam » de son « chant de guerre parisien » n’a fait que laisser bégayer la chanson de celui qui n’avait « jamais navigué »…

Toutefois, avant de céder au French bashing, je cours vérifier la justesse de ma médisance sur mon site préféré, « Magyarul Bábelben » (« En hongrois à Babel »), le grand bazar aux traductions du hongrois et en hongrois de toutes les langues et dans toutes les langues.

Je constate alors avec amusement qu’en anglais non plus, on ne dit pas « zoum zoum » :

Autumn drew abreast and whispered to me,
Boulevard St Michel that moment shivered.
Rustling, the dusty, playful leaves quivered,
whirled forth along the way.

(Doreen Bell)

Nous sommes donc bien proches… D’ailleurs, les Allemands non plus ne disent pas « zoum zoum » :

Der Herbst ging neben mir und raunte was,
Wovon der Michaelsring erzitternd schwang.
Da flogen viele Blätter lustig, flink
Den Weg entlang.

(Franz Fühmann)

 Timidité des peuples du Nord ? Ma vieille boussole culturaliste s’affole. Ou bien est-ce que personne, en aucune langue, n’aurait osé transplanter l’onomatopée ?

Et les Italiens, hein ? Eh bien, eux aussi recouvrent ce « zoum zoum » qu’ils ne sauraient voir :

L’Autunno m’ha raggiunto e bisbigliato,
Il viale San Michele ha tremato,
Son ronzando svolazzato sul viale
Le scherzose fogliame.

(Melinda B. Tamás-Tarr)

La liberté scandinave nous sauvera-t-elle ? En norvégien non plus, hélas, on ne dit pas « zoum zoum » :

Da nådde Hausten meg. Han kviskra tett,
så boulevarden dirra under meg.
Og spøkefulle blad baud opp til dans
langs varm og vindstill veg.

(Åse-Marie Nesse)

Qui nous émancipera de cette pruderie généralisée ?

Les Tchèques, peut-être ? Oui. Les voisins centre-européens ne sucrent pas les « zoum zoum », eux. Ils en rajoutent même. Chez eux apparemment, quand des feuilles volètent dans le vent, cela fait carrément « Bzum bzum bzum » : 

Dohonil mne a nĕco mi šeptal,
po Saint-Michel nĕco přešlo s chvĕním,
bzum bzum bzum a žertovný list stromu
přeletĕl tam se šustĕním.

(František Halas)

Leurs comparses slovaques leur emboîtent le pas, normal. Je tiens un caractère distinctif de la poésie d’Europe de l’Est, jamais effarouchée, elle, par un tout petit zoum-zoum de rien du tout :

Jeseň ma dostihla a niečo šepla
Boulevardom Saint-Michel to otriaslo
Zum, zum; pozdĺž cesty žartovné
Lístie lietalo.

(Norbert Répás)

Le traducteur au patronyme hongrois (minorités locales obligent), n’a pas voulu carotter le texte de ses effets (blague bilingue, à garder pour l’après-Babel), lui.

Et l’autre traducteur slovaque fait pareil :

Jeseň ma dostihla a šepla dač.’
Bulvárom Saint Michele to zachvelo.
Zum, zum: po ceste lístie žartovné
si poletovalo.

(Ján Smrek)

Je suis sur le point de cartographier l’Europe et d’y faire passer la ligne Zoum-zoum : pudibonderie en deçà, liberté sonore au-delà, quand, par acquit de conscience, je jette un œil sur la traduction portugaise :

Ao ouvido me disse não sei quê, o Outono,
e então vi que o Boulevard estremecia,
zum, zum: folhas dançavam no caminho
eivadas de ironia.

(Egito Gonçalves)

« Zum zum » : en allemand, ce serait le balbutiement aboulique d’un départ qui ne part pas, un « fuir là-bas, fuir » autour de sa chambre d’Oblomov héroïcomique. Cette image grotesque me console un peu d’être tombé sur cette évidence décevante : c’est donc moins le génie des langues, la culture qu’elles portent, ses interdits, ses préjugés invétérés, les frontières mentales et autres architectures fantastiques, que le choix individuel de chaque traducteur qui compte…

Tout ça pour ça ? Autant jeter ces pages, me dis-je, quand, de plus à l’Est encore, surgit un vent bizarre. De Roumanie.

Là-bas, comme en quelque noble pays barbare, on ne dit pas züm-züm, mais zbârr-zbârr :

M-ajunse Toamna și-mi șopti ceva,
drumul întreg se cutremurase,
zbârr-zbârr: zburau în lung și în latfrunzele poznașe.

(Irén P. Tóth)

Mon cœur fait boum une deuxième fois, quand je découvre qu’une autre traduction roumaine opte pour un bien beau « baz, baz » :

M-a ajuns Toamna, şi mi-a şoptit ceva,
Prin strada Saint Michel trecu un fior,
Bâz, bâz, zburau dealungul străzii
Frunzele hazlii a pomilor.

(András Bandi)

Entretemps, le poème a passé :

Ce ne fut qu’un instant. L’été n’a pas bronché
Et l’automne en riant quittait déjà Paris.
Il est passé. Je suis seul à le savoir
Sous les arbres pesants. 

Ainsi traduit Guillevic, alors que les « Nyögő lombok » sont des « feuilles gémissantes », pas des « arbres pesants ». Vlan, badaboum ou clap clap ?

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À suivre…

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3 commentaires sur “Après Babel, 1

  1. Merci pour cet excellent comparatif. Il faudrait le faire plus souvent. Pour ce qui est de l’alexandrin de Guillevic, il est tout simplement lourd et maladroit avec ce ce double « dans ». On dirait une poupée russe : l’âme et dedans, du bois mort, et dans le bois mort le feu qui chante…

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