Sauron

Par Olivier Domerg

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Pluie, neige, vent, puis laps de beau temps, en brèves séquences et rapides alternances, telles qu’évoquées par Gabriel (l’ange à la tête bien faite), en termes de changements imprévisibles, de nettes variations de température et de phénomènes analogues liés à la limite climatique sur laquelle le Puy de Manse se situe, et qu’il incarne physiquement, cachant sous sa bonhomie replète et son dos rond de redoutables coups de tabac.

Bien au chaud, calés dans l’habitacle, nous attendons que cela passe, le grain à foudre, la furie intempestive des éléments, placés aux premières loges, devant ce paysage levantin des plus agréables et cette montagne triplement bossue que nous avons élue quelques années en arrière, comme objet et sujet singuliers et dignes d’intérêt, et sur laquelle nous préparons l’un et l’autre une exposition, et, peut-être, une publication.

Les congères brillent dans les creux, trouant la surface verte et brune. Tandis que des bourrelets de neige, amassés sur la ligne de crête, redessinent la silhouette de Manse. De temps à autre, on actionne les essuie-glaces pour balayer l’eau, le fondu enchaîné des flocons, réinscrivant le motif au centre du pare-brise avant.

On l’a observé d’Ancelle, une heure plus tôt. Ancelle et sa station hors saison, son tissu rural et à demi urbain, son habitat à la fois dense et éclaté. Ancelle qui semble vivre beaucoup plus sous la domination de l’Autane, au nom de gaz, bien meilleure pour le moteur de la fiction (sa facétieuse carburation) que notre pétrolette ou pétroleuse, tout en rondeurs et douceurs, et tellement bien en chair ; propres à susciter l’émotion et les réactions outragées des ligues de vertu (mais y-en-a-t-il encore ?), devant ses mensurations flatteuses, ses formes et positions lascives (devanture et décolleté), sa quasi-nudité, son devenir fessu et mamelu, exhibant l’éloquence exubérante d’un triple mamelons.

La fabrique fantasmatique de cette « manivelle à mamelles », comme la qualifia sommairement l’ami Jules, file tout aussi bien la métaphore que la métamorphose, traçant un cercle incestueux entre « terre nourricière » et « bonne laitière » ;
_______                                                                                                      ___________l’une n’allant pas sans l’autre ; de l’herbe de l’une au ventre de l’autre ; et plus encore, des puys de LUNE aux pis de L’AUTRE.

Et quelles poses ! Quelle obscénité de chairs plantureuses et rebondies, débordant de partout, excédant la vision (un scandale, vraiment, pour les puritains s’étranglant d’indignation, eux qui ne jouissent que de leurs propres interdits ; et pour les pudibonds, eux qui ne savent attraper la joie au bond), et attisant le désir de toucher au but ou au vrai, de caresser ses formes, de saisir aussi bien cet ondulé étudié que cette chute de rien.

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Au croisement du Collet et de la route qui mène à Manse-Vieille, stationnés non loin de Sauron, ferme et étables imposantes que nous apercevons, là-bas, sur notre droite, nous attendons que cela revienne, la couleur verdâtre comme le soleil, éclairant d’un coup cette « lascive allongée » (n’avais-tu pas aussi une « belle endormie » à fourguer ?), prise dans les plis de son rêve matériel, songe d’un Puy de printemps où se fomente la prairie foisonnante et multiflore de demain (celle encore en gestation), lorsqu’il fera plus chaud, que la neige aura entièrement disparue et que tout aura germé ! poussé !! éclos !!!

[Mais voici que le satyre en nous ne pense déjà plus qu’à en lutiner les courbes, à en brouter le gazon, à en humer les buissons rares, à en butiner fleurs et chardons].

Nouvelles bourrasques.
Ça tournevire au sommet du col.
Ça change à la minute, le temps et les teintes ;
Le ton, les attentes.
Ça bouge sans arrêt malgré l’immobilité de Manse,
Malgré sa masse immense.

Téton de la Croix.
__________________À quel sein se vouer
__________________Dès lors qu’il y en a trois ?
Elle me regarde l’œil en coin,
Évoquant « femme à barbe » et « foire du Trône ».
Le grain passe mais pas la folie ;
Pas la jolie — le pare-brise dégouline.
Ça goutte toujours mais aucun dégoût :
« La chair est forte, et masse :
_______________________________Il a plu, elle se livre ! »
Giboulée encore,
Tout le Champsaur nous tombe dessus.
Manse opine.
Sus au satyre ! Quel humide satori !
L’expérience se prolonge
Mais parlons plutôt d’un « éveil sensuel » ;
Le piano de Brad en contrepoint de la pluie.
Pendant que la Photographe se débat avec son objectif
Qui refuse de faire la mise au point
_____________________________________À travers la vitre.

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[ chant trois – Sauron
[ Prose – Les Eyssagnières, sur le coup des dix heures ]
[ Tenir la note – À l’ouest, 2 octobre ]

 

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