À l’ouest

Par Olivier Domerg

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Se projeter du Refuge N. au couchant, sur cette face ouest qui nous fait face. Empruntant un chemin filant droit dans les terres, grimper à flanc, dans l’herbe ou par de zigzagants lacets, jusqu’au tiers de la pente. Les sonnailles des brebis tintent derrière, en contrebas. Un poteau désarmé, au béton tavelé de lichens et de rouille, marque, dérisoire, l’endroit où le chemin coupe l’oblique d’une ligne à haute tension. La Photographe va en éclaireuse, appareil au poing, une cinquantaine de mètres plus haut, débusquant la forme ou le détail : le jaune cézannien de la luzerne enfoncé comme un coin dans l’entrelacs des bosses mollassonnes. L’infléchissement des plis qui se croisent, de biais, comme des marches torves, déglinguées et de traviole, jusqu’au bas de la casse ; au pied de la ravine marneuse.

Le vent déboule d’on ne sait où, à la bascule de la mi-journée, spontanément peut-être, semblant sortir de nulle part, en cette « limite climatique » où toute calamité peut toujours survenir et vous surprendre. L’avoir d’abord perçu au long frémissement du feuillus derrière, avant de le reconnaître à son souffle frais sur nos bras nus. Relevant la tête, on voit les lignes électriques hachurer la cime de Manse et le ciel. 

Les criquets stridulent répondant aux brebis. La luzerne gouverne le renouveau du vert. Ça bricole clairement dans le bucolique mais sans décoller vraiment. La déclivité du chemin s’accentue, serpentant entre les parcelles et dans la pente, pour s’interrompre bientôt, débouchant sur une petite carrière à demi dissimulée (alter ego de sa sœur, creusée, elle, quasi à l’opposé, du côté des Vialattes, dont on attendait plus de style). On y prélevait sans doute du sable et de la caillasse à peu de frais, creusant à même le remblai moraineux saturé de (ces) matériaux. En témoignent les clapiers aux pierres de toute taille que nous avons vus en montant.

Les rumeurs de la circulation parasitent la bande son plus souvent qu’à leur tour. Vu d’ici, le rond-point de la départementale tranche parfaitement avec les vallonnements un peu désordonnés, ou encore, avec les gibbosités de ce terrain (peut-être également giboyeux, si l’on s’en tient à l’assemblée des chasseurs, tout à l’heure, au bar, et aux terriers profonds, observés au passage).

Monter encore d’un cran, dans l’échappée tous azimuts des criquets sous nos pieds, et surtout, dans les atterrissements progressifs des bosses enchaînées, comme autant de courbes de niveau, qui paraissent préparer le terrain, baliser les abords du Puy, et l’annoncer, en quelque sorte, par un jeu subtil de petites répliques, qui se chevauchent, s’enchevêtrent, jusqu’au bas du versant et de la ravine. Vu de loin, on sait que cela donne un ensemble de lignes douces et claires, qui s’entrecroisent et s’infléchissent aux extrêmes, accusant plus encore la mollesse et la rondeur de Manse.

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Au pied de l’éboulis, un bois de pins serrés a fait son lit et son nid, vert rempart dressé comme pour se prémunir de glissements inconsidérés, ou pis encore, d’un écroulement général. Que ces pins soient noirs n’empêche pas qu’ils soient verts, plaisantè-je ! La Photographe a pris du champ cent mètres devant, cherchant, sur un plus haut talus, un nouvel angle d’approche. La rature sonore croit et décroit. Le raffut automobile est constant, avant et après le rond-point ; pustule inepte (et inesthétique) du postulat humain. 

Ce qu’on appelle les « accidents du terrain » sont peut-être aussi ses excédents ? Ainsi, tous ces monticules, ces raidillons, toutes ces bosses introductives, tous ces prolégomènes en forme de mamelon, constituent autant d’échelons à franchir sur le chemin initiatique vers la forme ultime du Puy.

La Photographe a rejoint le sentier étroit et pierreux qui fait le tour de Manse. Pierreux, mais point périlleux, même si pentu à cet endroit ; même si encombré de cailloux de toute taille et de tout poids ! Bordé d’une clôture (lâche grillage de fil de fer), il s’enfonce dans le bois de pins qu’il longeait jusque-là. De plus en plus, la terre noire, luisante, apparaît entre le gris des pierres. Le sol exhale une odeur d’humidité, l’eau n’est pas très loin. Elle doit passer dessous, ou dévaler par là, lors des orages. 

Après cette grimpette, parvenir au pied de la ravine. Ici, un éboulement a renversé un pan de clôture, à moins que ce ne soit un animal corpulent ou des promeneurs. Du gratte-cul pousse dans les pierres chues. Rouges fruits sur fond blanc, ils ont la dimension d’olives allongées. C’est l’instant que choisissent les corbeaux pour surgir, craillant noir dans l’azur. Ils franchissent fréquemment le sommet, passant d’un versant l’autre sans effort apparent. Ils sont partout chez eux, comme les busards, qui, dans la spirale de leur vol ascendant, remontent la colonne d’air, vertigineusement. On les voit, beaucoup plus haut, tournés, à deux ou trois, en cercles plus ou moins larges, plus ou moins synchrones et décalés.

Plus tard, en descendant, puis en longeant l’orée du bois, aviser un petit vallon, en partie en friches, dissimulé entre la casse et ce tertre longitudinal que l’on entreprend d’escalader, et, dont on suivra jusqu’au bout la ligne de crête, parallèle à celle du Puy, même si, très nettement décrochée, et sans commune mesure. Il surplombe d’une dizaine de mètres cette sorte de goulet allongé ou de modeste défilé. 

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Avec cette marche, quelque chose de Manse nous est révélé, plus complexe qu’il n’y paraissait de loin, et à première vue : les ruptures et contrecoups du relief collinaire qui s’étage par marches ou degrés (lignes de crête des moraines). La sapinière, les ressauts ou sursauts du terrain, les variantes monticulaires, les pins noirs ou à crochets, le point d’eau boueux, les replats, les glissés de la caillasse, la structure rocheuse (couronne calcaire, d’habitude masquée, trônant à gauche de la ravine), les sillons creusés dans la pierraille par les eaux de dévalement, l’engorgement du sentier, les gravillons d’un gris ardoise, les chardons, l’herbe des talus (dit-il !), les tas de bois coupés et abandonnés, les grandes fleurs chevelues, la vision du Dévoluy ou du Champsaur lorsqu’on pivote sur nous-mêmes.

Descente progressive, souvent interrompue par l’action de zyeuter et de noter. Ce qui se passe entre de plain-pied dans ce qui s’écrit ou se photographie. Folâtrer, le pied léger, malgré la fatigue, en marge de tout sentier. N’avoir de cesse d’explorer, d’observer et de saisir, en sachant l’exercice impossible et le temps imparti. Retrouver, plus bas, les champs cultivés et le chemin qui, entre eux, serpente, d’une parcelle comme d’un virage à l’autre. Finir, yeux au ciel, sur la ronde des busards, tournoyant encore à la verticale du sommet. N’y voir là aucun signe, même pas celui d’un surplace stérile ou d’une écriture réduite à tourner en rond.

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[ Tenir la note – À l’ouest, 2 octobre ]
[ Prose – Les Eyssagnières, sur le coup des dix heures ]
[ chant trois – Sauron ]

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