L’Invention de la poésie chinoise (8/8)

Ezra Pound, The Classic Anthology Defined by Confucius, traduction d’Auxeméry. Lire ici les autres épisodes et la conclusion de la série, écrite par le traducteur : « Pound, idéogramme ».

En vis-à-vis et en petit, la version traduite du Shijing chinois par P. Vinclair.

.

.

EP I,1, i

« Cach’ ! Cach’ ! », crie l’aigle-pêcheur,
sur l’île d’Ho crie l’aigle-pêcheur :
________________« Claire et sombre,
________________Sombre et claire,
Telle sera la bonne mie du prince. »

Claire comme le ruisseau sa modestie ;
Comme sous rameaux sombres son secret,
________________roseaux roseaux
________________longs ou petits
que le courant remue de çà de là,
________________sombres et clairs,
________________clairs et secrets.
Chercher sans trouver répit
comme rêve dans l’esprit,
________________quelle robe elle porterait,
________________si loin, se tourner et retourner,
________________se retourner et se tourner.

Grand roseau pris dans l’herbe ts’ai
________________si profond son secret ;
son de luth en son de luth est capturé,
________________s’en vient, s’en va, de çà, de là.
Bang fait le gong et c’est sa joie.

.

.

1. Balbuzards

Gu ! Gu ! chantent les balbuzards
__depuis l’îlot sur la rivière
Une jeune fille discrète et secrète
__convient au gentilhomme.

Les nymphéas petits ou grands
__sont ballottés ici et là
Je cherche du lever au coucher
__une fille discrète et secrète
Je la cherche sans la trouver
__j’y pense du lever au coucher
Aïa ! oh vous ! aïa ! je geins
__en tournant et me retournant.

Les nymphéas petits ou grands
__ici et là on peut bien les cueillir
Cette fille discrète et secrète
__luths et cithares accueillez-la !
Les nymphéas petits ou grands
__ici et là on les emporte bien
Cette fille discrète et secrète
__cloches tambours ravissez-la !

.

.

EP I, 3, i

Barque de pin à la dérive
ballotée par le courant,
avec en tête cette brûlure, sommeil morcelé,
au gré du flot ; crève-cœur dans la nuit,
que le vin ne saurait dissiper,
pas plus que je ne veux en jouer.

De voir qu’il n’y a nul miroir où noyer ce que je vois,
mes propres frères, sur qui je n’ose pas compter,
fâchés d’entendre ce qui est, et prêts à bougonner.

Mon cœur à la roulette, non, ni tapis à rouler,
droit faisant droit, ni foucade, et nul compte à régler,
solide comme l’arbre au sommet.

Foule haineuse, épreuves en nombre, j’ai tout traversé,
traits acérés à satiété ;
le cœur mordu par cette dérision
en venir à me frapper la poitrine.

Soleil surexcité, lune élastique
alternativement
se soulevant au ciel avant de décliner ;
tristesse au cœur telle une camisole infâme, me voilà
m’agrippant ici aux mots,
n’ayant la force de voler.

.

.

26. Barque en bois de cyprès

Tangue la barque en bois de cyprès
__et tangue encor dans les rapides
C’est impossible de dormir
__comme aux mains d’une sourde angoisse
Heureusement j’ai de l’alcool
__pour oublier et m’évader.

Ce n’est pas un miroir mon cœur
__on n’y voit rien de clair
Quant à mes frères
__on ne peut pas compter sur eux
Oserais-je me plaindre
__ils piqueraient une colère !

Ce n’est pas un caillou mon cœur
__qu’on peut envoyer balader
Ce n’est pas un tapis mon cœur
__qu’on saurait rouler à sa guise
Je suis un homme digne et pieux
__qu’on ne peut pas pointer du doigt.

Mon cœur est empli de tristesse
__blessé par une bande de médiocres
J’ai enduré beaucoup de peines
__souffert insultes en grand nombre
Mais je me dis de me calmer
__j’y verrai plus clair au réveil.

Lune et soleil l’un après l’autre
__quand l’un monte l’autre descend
Mais le chagrin défait mon cœur
__comme un linge qu’on n’a pas lavé
Mais je me dis de me calmer
__puisque je ne peux m’envoler.

.

.

EP I, 5, iii

________ÉPITHALAME
________« Sœur de Sydney »

Grande fille à beau profil,
brocart sous robe simple,
apporta de Ts’i sa joliesse
au marquisat de Wei.

Cadette de Toung-Koung
(« Palais de l’Est », prince-héritier)
Une de ses sœurs est la darling
du grand seigneur de Hing,
homme-lige de l’autre, vicomte de T’an.*

La main douce comme un brin d’herbe,
teint de crème, cou brillant comme ver luisant,
les dents comme graines de melon,
un front soigné comme celui d’une katydide,
sourcils et paupières quand on la voit sourire
ou tourner les yeux, se forme alors une ride,
blanc clair, sur fond d’iris noir.

Elle s’en vint en majesté par les labours des champs jusqu’à la ville,
son quadrige en bon ordre
que tiraient quatre fiers étalons
avec parures de glands écarlates, et queues de faisan
dans le tissu du paravent.
Ainsi jusqu’à la cour, grands officiers, retirez-vous,
et laissez notre noble Seigneur apaiser son feu.

Le fleuve Ho culbute vers le nord, tumultueux, agité,
bifurquant aux collines ;
esturgeon et truite giboyeuse
nagent et sautent
sur claques de filets et rabats de plates queues de poisson,
avec les hautes coiffures des dames de Kiang qui resplendissent
au-dessus des forces armées du cortège.

* Il n’est pas certain, en ce début de poème, que Pound ait saisi l’ensemble des relations entre princes, princesses et principautés, qui sont à vrai dire assez complexes dans une ode où la diplomatie matrimoniale est en jeu ; il faut dire aussi que la structure en est particulière : l’introduction est en deux parties accolées, la première indiquant les relations de suzeraineté et la seconde consacrée à la description des charmes de la princesse qui fait l’objet de la transaction. On dirait qu’EP tente de mettre en ordre la substance de cette introduction et établit des comparaisons hâtives, qui s’éloignent évidemment de l’original. Ainsi dans sa troisième strophe (pour ne donner qu’un aperçu de ses variations, dues à sa fantaisie, ou une désinvolture assumée, ou même un refus d’entrer plus que nécessaire dans les spécificités chinoises), là où le texte parle d’un « onguent coagulé » (le maquillage de la belle), il parle simplement de « crème », et où il est question d’un cou délicat que le chinois compare à un ver de bois, il voit briller un ver luisant. Et ensuite il introduit une katydid, sorte de sauterelle typiquement américaine, dont nous françisons ici l’orthographe. Un point de détail pittoresque, enfin – introduisant des rimes de sa façon, il accouple par exemple darling avec lord of Hing : ces rimes sont souvent impossibles à rendre ou reprendre telles quelles, à moins de paraître parfois forcer la chose, mais ici nous estimons que le sourire est de rigueur. Ces petits accès de douce excentricité ont une origine très lointaine. Le biographe de Pound, A. David Moody, relève des curiosités comparables dans un poème d’extrême jeunesse : en septembre 1898, en mer, au retour d’un voyage en Europe (c’est Tante Franck qui est à l’initiative de ces voyages), le poète en herbe de 13 ans, qui signe à cette époque ses lettres « Xra », compose une pièce de vers de mirliton en remerciement pour un cadeau qu’il a reçu ; il y fait rimer Naples  (la ville italienne) et the states of the Papals, « les états des Papaux » (la famille Pound est affiliée à des cercles Presbytériens, et possède un ancêtre Quaker) et ice, « glace » avec Aedelvice, graphie typiquement ezraïque (= en gros, « vice des nobles », en vieil anglais, peut-être, ou plutôt du fait d’une déformation de l’allemand edel) !) pour « Edelweiss »). Moody relève d’autres rimes de même venue dans le recueil A Quinzaine for This Yule qui servit à Pound d’introduction dans les cercles poétiques de Londres en 1909, par exemple god/plod/sod (« Dieu/cheminer à pas lents/gazon », le dernier terme anglais étant rare d’emploi) dans la pièce intitulée Lucifer Caditurus. Cf. A.D. Moody, Ezra Pound: Poet / A Portrait of the Man and his Work, tome I, p. 12 & p.79 (Oxford University Press, 2007). Nous ne signalerons pas toutes les occurrences où Pound fait assaut d’originalité (parfois bouffonne, parfois délicate) dans la recherche des rimes ou des assonances. Le lecteur en soupçonnera aisément la veine ; nous essayerons d’ajuster au plus séant, au plus vraisemblable, au plus proche, notre version. L’ultime strophe comporte ici quelques curiosités supplémentaires que nous rendons au mieux d’une problématique littéralité. Quant au sous-titre… Qui est Sydney ? Énigme ! (NdT)

.

.

57. Grande dame

Voici la grande dame
__longue robe brodée et tunique unie
Fille du marquis de Qi
__femme du marquis de Wei
____sœur de l’héritier de l’est
______tante du marquis de Xing
________intime des dignitaires des Tan.

Main douce comme jeune pousse
__peau comme de la gelée
____nuque comme larve d’asticot
______dents comme graines de courge
________sourcils-papillons front-cigale
Elle a sourire gracieux
__et beaux yeux expressifs.

La grande dame se promène
__fait halte dans les champs
Derrière quatre fiers chevaux
__aux brides à franges vermillon
____dans son char queues-de-faisans
Dignitaires allez-vous en
__pour laisser sa vigueur au prince.

Le Fleuve large comme un océan
__roule vers le nord dans les glou glou
Les filets de pêche font splash splash
__les thons et esturgeons bloub bloub
____les roseaux et les joncs ffuit fffuit
Nombreuses sont les suivantes
__martiaux les hommes du cortège.

.

.

EP I, 5, iv

____CAMELOT

Plouc-de-chez-plouc s’en est venu acheter
de la soie au marché, apparemment,
trimballant sa brassée de calicot.

Plouc-de-chez-plouc, oui mais pas du tout,
en fait venu conspirer pour me pousser à bout,
m’offrant tissu contre soie grège et voilà tout,
et moi m’en suis allée naviguer sur la K’i
jusqu’au mont Touen, tout à fait volontaire
et là je me suis mise en quête d’un notaire.
J’ai alors dit : moi, ça me va comme ça,
on pourrait convoler en noces automnalement,
______________________________ne va pas y voir offense.

Automne étant venu, était-ce fin de l’attente ?
J’ai escaladé le mur en ruine, ai regardé vers la passe du Kouan.
Sur la frontière du Kouan, nul homme en vue.
J’ai pleuré jusqu’à ce que tu viennes,
ai fait confiance à ton sourire.______Et voilà.
Tu as dit les coques favorables et les tiges lisibles.
Tu as pris ta charrette
et m’a encharretée, moi et toutes mes affaires.
________Que les colombes ne mangent plus de mûres
________Tant que les feuilles sont encore vertes,
________Et que filles ne prennent point plaisir avec hommes lubriques,
________Lesquels peuvent, eux, plaisir prendre, et ensuite s’expliquent,
________________car il en est ainsi d’usage,
________________et filles ne sont pas toujours sages.

Tout nu est le mûrier,
feuilles jaunies flottent dans l’air,
Trois ans nous avons eu misère,
et la K’i maintenant est un bourbier,
les rideaux de la voiture sont mouillés, et moi toujours
honnête, comme toi toujours ambigu,
impossible jamais de saisir entre ta parole et tes actes.

Trois ans ton épouse, à trimer sans un toit pour abri,
debout avec le soleil et prompte à me mettre au lit,
jamais de grasse matinée. Et ma parole j’ai repris.
Vous êtes de jolis tyrans, Frères ignorantins,
si ainsi parlant faites votre sourire et puis jurez
(sous couleur de vérité, il me faut avouer) :
Si j’ai ennui, d’accord, c’est moi qui suis une catin.

« Vieillir à tes côtés », moi pour qui vieux tu as mépris,
à la rivière K’i ses berges, et son bord à tout marécage.
Heureuse de mes queues-de-porc, et riant à ouïr tes gages,
soleil, soleil au lever, et foi en tout ce que tu m’as dit,
toi qui en tes actions reprends
(inévitablement),
tout ce que tu m’as dit
et pour le pire,
et c’est fini.*

* Autre exemple de fantaisie. EP, plus préoccupé de trouver quelques rimes ou assonances sympathiques, et de transposer les réalités chinoises en langage compréhensible pour l’Américain moyen. Ainsi le quidam un peu simplet venu de son village chercher fortune matrimoniale en faisant des cadeaux à la belle choisie se transforme en hillbilly des Appalaches de façon appuyée, « péquenaud » ou « plouc » intense (EP répète l’appellation en introït) ; la fille, dans le poème chinois, retarde les justes noces en espérant des entremetteurs honnêtes, et EP invente un notaire ; le pays du galant, le Foukouan devient une montagne ; et les instruments de divination, tortue et achillée, se réduisent à « coques » (pour « carapaces » : le shell anglais étant monosyllabiques, il nous faut choisir aussi un terme court) et « tiges ». La petite strophe en italiques est une pure variation sur la morale des amours calibrées par la tradition : la tourterelle chinoise (mise en garde) devient colombe poundienne (plus leste), et le tout est prétexte à rimes à la limite du saugrenu. Devenue épouse indigente, la femme veut repartir en son pays : chez Pound, la dramatisation est plus forte, elle s’en prend à elle-même autant qu’au mari inconstant, et là où dans le poème chinois la femme malheureuse dit ne pas vouloir informer ses frères de son infortune, chez Pound la diatribe de l’épouse s’adresse à tous les hommes sans jugeote, que Pound interpelle en utilisant l’expression de Brothers unaware, thème encore courant de refrains populaires américains, et surtout issu de l’Épitre aux Romains (I, 13). Dire par conséquent que Pound ne comprend à peu près rien à ce qu’il prétend traduire est assez vain (le reproche des spécialistes !) : Pound fait ce qu’il veut. Cette attitude est bien ancrée en lui. On sait ses avanies universitaires dans sa jeunesse, son refus d’en passer par les contraintes académiques lors de sa tentative de thèse par exemple ; mais également sa volonté de ne pas apparaître seulement comme le « mouton noir » de l’Université, en faisant assaut d’originalité digne de reconnaissance (cf. à nouveau, le chapitre consacré à cette affaire dans la biographie de Moody). C’est ainsi sans doute qu’il faut lire ces versions personnelles des Odes confucéennes, comme tous les travaux de traduction de Pound : des preuves, à ses propres yeux d’abord, de son irréductible génie, œuvrant hors des sentiers battus du conformisme ; une démonstration constante de la supériorité de son esprit. Et pourquoi ne pas lui en donner acte, en le servant au mieux, même en ce qui peut sembler de quasi-délires ! (NdT)

.

.

58. Rustaud

Ce rustaud à l’air fruste
__emballeur de frusques et marchand
N’est pas venu me vendre sa soie
__mais me proposer un plan :
Petite traversons la Qi
__ensemble allons jusqu’au Mont Dun
Tu ne peux attendre longtemps
__car tu n’as pas d’entremetteur
Ne t’énerve pas ma petite
__tout se passera avant l’automne.

J’ai grimpé sur le mur croulant
__pour y observer les montagnes
Mais n’ayant rien vu venir
__j’ai pleuré à chaudes larmes
Lorsqu’enfin j’ai vu quelque chose
__j’ai ri et j’ai crié :
Ô divinations et augures
__vous ne m’avez pas induit en erreur
Car le char qui arrive
__apporte mon trousseau ! 

Le mûrier avant qu’elles ne tombent
__a des feuilles bien amères
Ah tourterelle
__ne mange pas ces mûres !
Ah ma petite
__ne fréquente pas les hommes !
Que les hommes se négligent
__on peut bien le comprendre
Mais qu’une fille se néglige
__c’est incompréhensible !

Le mûrier lorsqu’elles tombent
__a des feuilles qui jaunissent
Après que je t’ai rejoint
__nous vécûmes trois ans de misère
Les eaux de la Qi montent
__et mouillent les tentures du char
Elle n’a pas manqué à sa parole
__c’est lui qui a été duplice
Il ne se comporte pas bien
__du genre deux pour le prix de trois.

Trois ans je fus ta femme
__passés à récurer la chambre
Tôt levée et tard couchée
__n’ayant pour moi aucun matin
Depuis que nous vivons ensemble
__je dois supporter tes violences
Mes frères n’en savent rien
__ils se moqueraient bien de moi
Laisse-moi réfléchir au calme
__et me lamenter sur moi-même.

Ensemble nous avons vieilli
__l’âge a augmenté ma colère
Il y a des berges même pour la Qi
__des digues pour les marécages
Quand j’avais encore des couettes
__ta voix ton rire me célébraient
Fidèle aux promesses de l’aurore
__je ne pensais pas que tu en reviendrais
Tu en es revenu n’y pensons plus
__maintenant qu’on en finisse !

.

.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s