Empirique fossile, 4

par Marie de Quatrebarbes. Lire ici tous les épisodes

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Je connais un homme dont l’art est de faire des tableaux de coquilles. Il vit dans sa maison comme si c’était la maison des choses. Elle ne compte, en tout et pour tout, qu’une seule pièce dont les fenêtres sont toujours fermées. Rien de remarquable à l’exception d’un guéridon au piétement sculpté d’un triton sur lequel repose un globe de verre. Il y règne une atmosphère feutrée, tiède, une odeur terreuse flotte dans l’air. On entend le tintement d’une écuelle sur le sol. Tout semble blotti dans la cendre blanche d’une fausse douceur. L’homme est né dans un port. Longtemps ses fenêtres ont donné sur la mer, mais à présent il lui tourne le dos. Il cherche du solide dans un monde de fluidité. Le liquide est le changeant des choses. Il aimerait pouvoir fixer ce qui constamment échappe. Il répertorie les accidents de formes, les retranche. Il évite les distractions. Il se plaît au contact des êtres circulaires, oursins, méduses et globes posés sur une qualité de choses indéfinissable. Il se sent rond dans un monde rond. Il tourne autour des choses et les embrasse d’un regard panoramique. Avant de mettre la coquille sur la page, il l’ausculte. Il plie la feuille de papier pour lui donner une forme de cône, reproduisant par torsion le mouvement de la coquille. Et lorsque la reproduction présente un degré de ressemblance suffisant avec la coquille réelle, il la place sous le globe. Il observe son œuvre comme s’il observait pour la première fois cette chose et se livre minutieusement à l’examen de cette chose. Comme une main, une oreille enroulée en une forme seconde, et comme si la main s’ouvrait pour former un son, il s’approche du globe, le soulève, déplie la coquille placée à l’intérieur et refait par la pensée le chemin de la coquille. Là où il croit rêver, il pense. Et là où il croit penser, il rêve. L’observation des coquilles dégrise du sentiment d’être soi-même un créateur. Il se pourrait pourtant qu’il soit à l’origine de ce qu’il décompose. En effet, voici qu’il crée ce qu’il vient de défaire. Sa défaite le prouve. Il répète son geste en une série toujours identique. La coquille de papier et la coquille réelle passent alternativement du dessus de la table au dessous du globe.

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