Relance

Par Olivier Domerg

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( I )

Le tour de Manse par Manse-Vieille,
Passer les Moutas, à droite, en contrebas, et Sauron
(Les deux grandes fermes du coin)
Puis se laisser glisser dans la descente vers Ancelle,
Pour revenir, ensuite, jusqu’au col, par la D13.
Arrêt habituel à la terrasse du Refuge, repère
Redoublé en repaire, depuis que nous sommes à pied d’œuvre.
Depuis que nous y sommes, le plus souvent possible,
« Devant, dessous, dessus ».

Le passage obligé, du col, donc, et du café en terrasse, ensuite,
Lorsqu’il ne fait pas trop froid dehors.
Parasols repliés à cause de la bise
Fréquente_________________——____au débouché.
Chaises de plastique vert & tables tournées vers
L’accaparant et formidable point de vue.

Présence & prégnance indiscutable du Puy
À cet endroit précis,
Où il se déploie, arraisonne l’espace, détourne
Le champ de vision,
_______—______________Et où on peut l’examiner à loisirs
Sous toutes ses coutures,
Moutures, Moulures, Moussures (: les trois « M » de Manse,
La somme des trois sommets).

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Terrasse du Refuge Napoléon, où, carte dépliée, carnets ouverts,
Entre deux gorgées de café, et quelques paroles échangées,
Nous rejouons le rôle, non sans ironie, de quelques savants
Ou explorateurs circonspects, faisant le point à l’instant crucial
De décider quelle route ou quel passage ils emprunteront
Le soir même ou à l’aube du lendemain.
Sauf que nous ne sommes pas sous le volcan, tant s’en faut,
Mais sous le Puy de Manse,
Qui, sous ce versant, apparaît dans ses multiples
Rebondissements et atterrissements :

Gibbosités joyeuses plus que giboyeuses
______________________–____________________(Hormis la colonie crailleuse des corbeaux et les deux-trois busards aériens, on y croise qu’ovins d’un côté, bovins de l’autre ; tout en estimant qu’il y a forcément quantité de cul-blanc, lièvres et autres petits mammifères familiers et néanmoins discrets, écureuils, rats des champs, loriots, marmottes, que sais-je encore, touristes égarés, poète prenant l’air et autre photographe à œil de lynx).

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( II )

Le Puy de Manse, donc, vu depuis la terrasse du Refuge N.,
Le devenir fessu de l’affaissement marneux,
La terreuse mollesse,
_____________–_________l’herbeuse paresse,
___________________________________—-_______la tonsure du paître,
L’interposition, plein champ, de la forme,
Comblant la vision ;
La pensée des trois couleurs, pareilles à la trilogie d’un cinéaste
Polonais : blanc, gris perlé, vert.
La Photographe dira « terre de Sienne brûlée »
Pour désigner l’une d’entre elles.

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Manse et sa palette,
Blanc l’hiver, accusant davantage sa forme,
Ses arrondis, ses vallonnements, sa souplesse ;

Vert l’été, fin juin début juillet, prairie d’herbes hautes, sol meuble et fleurs sauvages, insectes butineurs et oiseaux nichant à mi-pente ;

Gris perlé ou clair, dans cette période intermédiaire,
Après la neige et avant la repousse.
Couleur presque indéfinissable, qui, comme cette période, s’étend beaucoup plus qu’on ne le croit, et présente un nuancier assez proche et assez uniforme,
________________________________Lorsqu’on se rapproche,
Qu’on distingue mieux les multiples détails.

Le nuancier de Manse
Que tu manies, aujourd’hui, non sans réticences
(Hors de ce qui tranche, des dominantes : les couleurs
Ne sont jamais tout à fait ce qu’on croit qu’elles sont),
Sans autre désir ou alibi que ceux d’une réouverture
De la chasse ou de la chance
_____________________________(Là où le motif, toujours, vous relance).

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( III )

À quoi bon ajouter encore des lignes à celles déjà écrites,
Si ce n’est celles encore plus aiguisées et précises
Qu’apporteraient une main plus sûre et un œil neuf ;
Et compte non tenu, bien sûr, de toute révélation
Aussi intempestive qu’éclairante,
De tout angle, toute avancée, ou de tout épisode inédit
Qui viendraient compléter et enrichir, voire,
Remettre en question le livre déjà écrit.

Mais vous êtes de ceux, optimistes et opiniâtres, qui souscrivent aux vertus de l’étude et du temps, comme d’autres aux brouillons acharnés d’on ne sait quelle étreinte physique ou figurée ; et vous aimez revenir sur les lieux, vous inscrire dans la durée d’un chantier, procéder par lentes immersions, subtiles infusions, croisements d’informations et d’expériences ;
Et, ainsi, vous pensez que de ces enquêtes et observations supplémentaires, de ces touches ou retouches délibérées, de ces notes nouvelles et de ces photographies, de ces resucées ou remises en cause perpétuelles, il finira par naître un autre visage de la montagne, une autre vérité ;
_______________________–_______Un autre sens pour Manse ;
Pour peu que la baudruche ne soit pas totalement dégonflée,
Que la montagne ait encore
À accoucher « d’autre chose que d’un sourire »,
Comme il est dit quelque part dans le précédent livre,
Bref, que vous ayez survolé un peu trop rapidement certains aspects, ou négligé certains témoignages ou certaines données ;
Ou simplement, pour peu que vous n’ayez pas creusé
Suffisamment la question,
Toutes les questions qui se posent à son sujet ;
Et, en d’autres termes, que le sujet ne soit
Pas encore totalement épuisé !

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( IV )

Mais, revenons à notre montagne à vaches
(À notre « montagne avachie », par conséquent, surtout sous le regard de ces habitués et passionnés de cimes alpestres que sont les habitants du coin) ;
Et telle que nous l’avons préalablement définie,
D’un trait un peu trop rapide, nous en convenons, et sans doute un peu caricatural, nous lui en demandons pardon ;
Et nous ne parlerons pas ici du regard, un tantinet rogue et méprisant, de ces nouveaux spécialistes
Que sont, sportifs ou touristes,
Qui, obnubilés par
Leur quête de l’altitude, de la prouesse
Ou du sublime,
Passent devant sans même
La saluer ; pis, la voient sans la regarder,
Ignorant sa belle singularité,
Sa bobine, sa tronche, sa trombine :
Exquise et cardinale polymorphie.

Objet géologique
À la morphologie si caractéristique,
En lui-même, et dans le pas de deux qu’il esquisse
Avec La Rochette
____________–_______(Dur rappel d’une forme répandue).
Tout en sachant que ce « duo »
Avait peu de chance de se retrouver là,
Dans une telle position,
Qu’il aurait dû être entièrement abrasé par le soc du glacier
Ou balayé par les terribles mouvements
Qui présidèrent à la formation des hautes montagnes
Du Champsaur et du Dévoluy ;
Qu’ils ne devraient pas être là, surtout à cet endroit,
Posés comme ils le sont
À l’horizon de Gap, entre les deux vallées,
Sur la même ligne ou quasiment, tels
Deux bibelots incongrus oubliés sur une étagère,
Et bien plus étonnamment, comme borne
Ou signal singuliers ;
Et, que toutes proportions gardées, leurs bouilles, à défaut d’être
Fameuses, n’en sont pas moins sympathiques
Et intéressantes à contempler.

Ce que tu te disais, cet après-midi, alors que la lumière
Était, comme le temps, en train de basculer,
Et que la bise réfrigérante s’était levée d’un coup
Tandis que le soleil était dans le même temps occulté
Par le plafond nuageux.

Ce que tu te disais encore, au pied
De la montagne, d’arrêt en arrêt, arpentant
Ses flancs, interrogeant encore et
Encore – couleurs,
______________ —  ____volumes,
___________________    _____–____matières ;
En recherche d’éléments probants ou tangibles
Qui t’auraient mis sur une « voie nouvelle » ;
Jeu ou tour de piste, que, fidèle au poste,
Tu étais revenu tenter en ces lieux.

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[ chant deux — Relance ]
Lire [ prose deux – Les Moutas ]
Lire [ tenir la note, 2 – Les Mourettes, Château d’Ancelle, Collet d’Ancelle, 16/17 avril ]

Les précédents épisodes de ce feuilleton sont accessibles en cliquant sur les catégories correspondantes en bas du présent article.

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