L’oisiveté, mère de tous les oiseaux

Par Laurent Albarracin

Ce titre est inspiré d’une phrase de Marcelle Delpastre citée par Pierre Peuchmaurd dans son Encyclopédie cyclothymique (éditions Cadex, 2000)

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Téléchargez ici le pdf complet de Catastrophes No. 10

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Pour donner un contrepoint à un édito précédent qui mettait le poète au travail, nous soutiendrons cette fois-ci, cinq minutes et pour deux mois [1], le temps des vacances, que le poète est l’oisif absolu. C’est un réfractaire discret, un procrastinateur, un rêveur, un faux résigné, un Bartleby qui énonce tranquillement, lorsqu’on l’enjoint au principe de rentabilité : I would consent to, mais qui n’en conserve pas moins intacte sa marge de désœuvrement, son quant-à-soi de liberté et de rêverie. Même accaparé par les nécessités de subsistance, il parvient à se dégager du temps et cultive l’otium. 

La légende veut que Saint-Pol-Roux et Max Jacob avaient fait inscrire à la porte du manoir ou de la chambre où ils dormaient : « Le poète travaille ». Certes le poète travaille à chaque instant et aussi bien lorsqu’il ne travaille pas (qu’il ne compose pas). Mais aussi bien l’inverse est vrai : le poète rêve alors même il est occupé par les tâches dont il s’acquitte apparemment, qu’elles soient d’ordre littéraire ou liées aux contraintes salariales. On se gardera bien néanmoins de placarder à la porte du bureau : « L’employé fait semblant de travailler, en réalité le poète en lui s’évade ». Les patrons n’apprécieraient pas. Il s’agit de vivre caché. 

En tout travailleur un poète sommeille. Ne rien faire, c’est être poète. C’est laisser les choses continuer leur cours jusqu’à ce qu’elles s’envasent dans leur inutilité fangeuse, bulleuse. Nous ne sommes jamais que des guetteurs de marécages : les eaux s’élargissent, l’agitation du monde se calme, tout s’imprègne d’une liquidité baptismale et alors les visions peuvent naître comme des feux follets. Le travail orienté vers des fins utilitaires n’est pas une valeur poétique, une valeur que le poète puisse revendiquer. On aura toujours mieux à faire que d’assigner au poème une efficacité sociale. Le poète est un être asocial. Son jardin secret est d’abord une friche, un lieu envahi d’herbes folles, traversé d’oiseaux imprévus. C’est lorsque le poète médite légèrement, c’est-à-dire lorsqu’il médite sans diriger sa méditation vers un but qu’il se serait fixé, qu’il est le plus à même de rêver la matière et les mots et qu’il les travaille le mieux. Ou plutôt il ne les travaille pas : ils travaillent tout seul, ensemencés par le levain de la poésie et comme augmentés d’une dimension aérienne sinon spirituelle. Laisser faire et laisser dire : voilà deux manières d’effectuer ce pas de côté salutaire qui permet d’habiter poétiquement le monde en ne répondant pas aux injonctions de notre époque. Aussi bien c’est en laissant agir le poème qu’on le fait : par l’écoute attentive et rêveuse de ce que les mots réservent à eux-mêmes. 

Pour ce numéro estival, Catastrophes vous propose donc de ne rien faire : ne prévoyez pas de travaux dans la maison (Marie de Quatrebarbes, Amanda Chong, Ariane Dreyfus, Phillip B. Williams), ne partez pas en voyage à l’étranger (Claire Tching, Pound/Auxeméry, Laurent Fourcaut, Christophe Lamiot Enos), ne pratiquez pas d’activités sportives (A .C. Hello, Olivier Domerg, Guillaume Condello, Laurent Albarracin), ne lisez pas le dernier roman de plage à la mode (Pierre Peuchmaurd, Anne-Marie Beeckman, Philippe Fumery, Aurélie Foglia). Cet été, ne faites rien. [Sommaire]

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[1] Trois mois, même : retour de Catastrophes en octobre. 

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