Maîtrise (4/4)

Par Phillip B. Williams. Traduit de l’anglais par Pierre Vinclair.
Téléchargez ici le pdf complet de « Maîtrise » 

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Je t’ai vue, Mère Marie, flotter dans une flaque,
ton cou de porcelaine fendu laissant toute l’eau
s’engouffrer. Impossible de te noyer comme ça, câlinée
par les vagues que tu as toi-même mises au monde, arrose ta bile
et onction, ta colère et ta compassion.
J’ai dit à un ami d’arrêter de provoquer le loa [1]
et il a entendu « le Lord ». Aie pitié de moi,
mon accent du sud de Chicago confond

a et r. Confond Londres
et Brooklyn. Tous les ponts mènent quelque part.
Traversant l’eau, les morts qui en ont défait
tant [2], lèvent leur main pour dire présent,
lèvent leur tête en canon, une ondulation,
brouillard changeant et bleu par transparence,
torse par lequel des poissons hideux grignotent
les liminalités [3] du rien, crevant de faim, absurdes.

C’est au Paradis qu’on m’enverra.
Au nord de ce pont un dieu a pour trophée
l’éther. Je ne pourrais jamais être humain, j’ai saigné
de l’historique jusqu’à ce que l’ichor s’extirpe de cette entropie.
Père, je suis l’or noir du soleil.
Fume-moi, cheveux charbon, dents incubant un mot,
un œil pour les vivants et un œil pour les morts.
Ce monde a toujours été : pas le mien.

Je vois par écrans multipliés des choses qui n’ont pas de fin :
un cerf marche vers le Lac Michigan et lape
l’eau putride, puis lève la tête, l’extrémité
de ses bois crevant le ciel comme des étoiles offrant
un doux feu à la scène ; un chasseur s’apprête à mettre
sa flèche à son arc et contracte l’omoplate, le coude plié
pour viser dans le flanc du cerf une distance transpercée.
L’air se sépare de lui-même pour révéler son essence spectrale.

Ô, dieu si exigeant, exige-moi. Le ciel bleu
ambré joue le requiem de mon solstice.
Je suis mon propre jour le plus long, comblé
de bonheur dans cette perfection tronquée, une nuance
d’inculpations que j’ai converties en notes de musique.
Tue-moi, chasseur. Par tout ce qui existe sur cette planète,
mon cher, je jure que le chemin que traceront en moi
les têtes de flèches fera une porte d’entrée

menant à mon propre paradis auto-élevé. Ma tête
je la rase. Ma langue de Babel : un tendre mémorial.
Exorcismes de glossolalie, une narration
territoriale — ce glossaire d’organes, cette perte
des secondes en guise de stylo. J’avance sans relecteur.
Tu vois ça : la lumière aveuglante réprimandée,
une révision peu concluante, canons bousillant la terre, et
les maîtres, leurs vestiges, recueillis dans leur erreur si humaine.

————

[1] loa : Les Loas sont les esprits de la religion vaudou. 

[2] Crossing the water, the dead who have undone
so many…

Dans le premier chant de The Waste Land, ‘The Burial of the Dead’, T. S. Eliot écrivait :

A crowd flowed over London Bridge, so many,
I had not thought death had undone so many.

[3] La liminarité ou liminalité est la seconde étape constitutive du rituel selon la théorie d’Arnold Van Gennep, et englobe le concept de lisièrement.

Selon cette théorie, le rituel provoque des changements pour ses participants, notamment des changements de statut. Ces changements sont accomplis par trois étapes successives: La séparation de l’individu par rapport à son groupe. La liminalité, c’est-à-dire la période du rituel pendant laquelle, l’individu n’a plus son ancien statut et pas encore son nouveau statut. La réincorporation, c’est-à-dire le retour de l’individu parmi les siens avec un nouveau statut. La liminalité est le moment crucial du rituel. C’est une étape transitionnelle caractérisée par son indétermination. (source : Wikipédia)

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