Tout est normal, 9

Par Guillaume Condello. Lire ici les autres épisodes

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Les agents de l’apocalypse

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dans le salon le silence s’étire
________comme un chat je dors

sur le canapé bruyants les avions
________passent au-dessus

de la maison
________________dans le jardin
aucun ne s’est
________________écrasé en
silence
________________dans l’herbe
nul
________insecte ne
respire
________________le silence
des avions mon esprit
divague

________les souvenirs comme des
________insectes
rampent dans l’ombre
________________________enfants la chasse
________________une arène de cailloux
cruel empereur romain
des combats______________de fourmis
________________soldats
gladiateurs______________cuirassés
un exosquelette comme
ceux qui enserrent le corps
________des soldats
humains
avec des casques luisants
________________________fourmis
simplement un peu plus grandes semant
la mort la terreur
pour combien de temps
________tendu comme un fil
araignées
________________mon fils
________________________les prend à pleines
________mains petites
________________vies minuscules dans le silence
________des pensées_____________à peine
________________un fouillis muet dans l’ombre
de l’herbe
________________l’ombre_________sombre et s’étire
je sombre mon fils
________dort

________________dans la chambre

on sonne
________________je me précipite le visage en désordre
clouée
________________comme une étoile au ciel une perle de bave
au coin
________________du bec et j’ouvre alors l’immense porte en bois
j’écoute
________________ne vois rien et pourtant j’entends bien une voix
je levai les yeux pour regarder d’où venait la voix et je reçus la lumière aveuglante de 13h dans mes pupilles dilatées encore et je vis un homme dans la lumière et ses habits étaient noirs un costume aux reflets irisés sous le soleil et la lumière et quand il me parla de sa bouche sortit une épée acérée à double tranchant ou bien non tout simplement son haleine la mienne ne doit sans doute pas être plus fraîche il portait un costume et sur la poche était une sorte de badge et sur le badge était inscrit le nom de l’homme
je ne l’ai pas vu
et derrière l’homme qui parlait il y avait un autre homme silencieux il me regardait et ses yeux étaient mélancoliques et pourtant il souriait il tenait dans la main droite un livre ou un registre et je n’ai pas pu lire ce qu’il contenait j’en avais envie mais je n’ai pas pu lire je n’ai pas osé demander à voir le livre enroulé
dans ses bras car il était scellé
par un fermoir
de cuir ______d’agneau
probablement
pas et l’homme qui parlait tenait dans sa main des prospectus je ne les ai pas vus sur le coup comment font-ils pour être en costume par une chaleur pareille et de sa bouche sortirent des paroles que je n’étais pas certain de comprendre
décontenancé____comme
________une bouteille
vidée et ouverte
________________son contenu évaporé
soudain ce fouillis
muet de pensées
nues
qui montent
(et tu entends comme d’en-bas les bêtes nues
gesticuler
et se parler)
LUI (très rapidement) : Signore Condello ?
LUI (décontenancé
________________encore un peu plus) : Si… ?
des touristes perdus ? des agents immobiliers ?
LUI (satisfait, l’œil qui
________________fixe sa proie nue) : Ah lo parla l’italiano…
LUI (décontenancé,
________________encore un peu plus) : Si… Pero non è la mia lingua materna, l’ho soltanto studiata a scuola, quindi…
LUI (l’interrompant, empressé, joyeux,
________une flamme brillant dans les yeux) : Ah si, perché cerchiamo delle persone che parlano italiano…

une association ?
du soutien scolaire ?
aux adultes ?

je revis alors ce type dans le bar nous prenions le café avec mon père il est né en Calabre et sa famille avait décidé de partir vers l’Ouest et il virent une vallée qu’on appelle la vallée du Var, et ils s’y établirent et tous les hommes parlaient d’une même voix dans le bar nous buvions le café du matin avant d’aller au travail construire ma maison elle s’élevait sur deux étages s’élevait toujours plus et s’étirait et montait et le ciel était si bas ce jour-là que sa tête touchait déjà le ciel et qu’elle s’enfonçait dans les nuages et le type tenait un verre dans sa main droite qui contenait du vin blanc pur et il faisait des signes que je ne comprenais pas avec sa main gauche en parlant dans sa bouche il mélangeait les mots en calabrais et parfois en français et parfois en portugais et l’autre comprenait ce qu’il disait il répondait en portugais et parfois en français et parfois en calabrais

…delle persone che parlano italiano…

ils se comprenaient malgré la confusion dans leur bouche chacun enveloppé dans sa langue à la retraite sans doute et sur le bar était inscrit le nom « Au bon accueil » je me demande qui est accueilli ici sinon peut-être la confusion des langues enroulées comme la fumée des clopes dehors enroulant leur prière silencieuse vers le ciel déjà gris lui aussi et vide pourtant ajoutant leurs petits nuages gris recrachés de leurs bouches confuses aux gros nuages gris confus du ciel recrachant des paroles grises pour dire rien pas plus sans doute
qu’un poème
ne peut dire la tristesse infinie de ce cendrier où tombent les cendres sous les petits nuages gris tapotant le bout de leurs mégots et la cendre y tombe comme une petite pluie triste et grise la patronne parlait roumain avec des connaissances

…delle persone che parlanno italiano…

une petite pluie grise de cendre
… per proporre delle letture – che sono gratuite… – il m’a devancé
________a proposito delle catastrofe,
per sapere cosa fare
__________in queste situazioni…
LUI (se reprenant, comprenant
________enfin de quoi il retourne): Ah…

Témoins de
________la catastrophe qui
arrive déjà toujours
témoins
________de la parole de
Jéhovah
sur un prospectus tendu
comme ceux que me dépose
________________Pizza Hut
dans les boites aux lettres ou
________Les délices d’Agadir ou
Le Sakura :

on y voit
un panneau de signalisation avec une maison et la gueule de la terre qui s’ouvre en-dessous immense elle engloutit la maison et un éclair la frappe courroucé il fissure la façade on devine les habitants s’arrachant les cheveux de peur les corps sans vie des enfants sous les gravats comme à la télévision les tremblement de terre, les typhons, toujours ailleurs, ce n’est pas pour nous, mais non, ne vous réjouissez pas trop vite, le malheur est à la porte il peut vous frapper n’importe où, n’importe comment, n’importe quand, le jour est proche, la bête est déjà là, un spectre hante l’Europe, ce n’est plus le même il est habillé en haillons, regardez, la bête, elle porte le chiffre sur son front, on la voit, sur la page de droite,
des avions
qui s’écrasent dans un jardin bien entretenu au milieu des fleurs schématisées joue une fillette sur le bord de la plage en pictogramme et une vague gigantesque s’apprête à s’abattre sur elle pendant que des typhons encore s’approchent,

________je ne le prends pas
dans la main droite_______________une feuille roulée
________et sur la feuille sont inscrits
des mots
________illisibles
je ne veux pas le prendre
les façades
________fissurées
emportées fracturées je me souviens des images sur internet la télé les maisons comme des boites de cartons des poteaux électriques les gens aussi comme de simples objets emportés voitures scooters motos tout emporté et le reflux rien
n’est resté debout la beauté fascinante dans l’horreur qui avance et mâche c’est une énorme limace une avalanche horizontale l’onde pure du néant silencieux qui avance enveloppe tout une vague noircie à mesure elle avance avec la lente puissance d’une machine
________la peur la stupeur
sur les visages la boue le sang
séché on ne saurait dire
________séché
comment témoigner
________de l’invisible
les marais les étangs rivières
________________vidés
dans les champs à perte de vue
________________vidés
avec des cicatrices de béton de verre
poli regardez verticales s’élever
alentour
les tours
________dans la confusion des langues non
tous parlent la même
langue
de béton de verre________langue polie qui
tranche acérée
langue qui s’élève
________comme un graphique
sur un glacis de
vies minuscules un fouillis
à peine
________dans les rues dans
les usines bruyantes
les zones à en perdre la vue
les mots
________________confisqués
on ne peut plus dire
cela
________la mer morte et
silencieusement assourdissante oui c’est cela silencieusement assourdissante le silence particulier des choses la parole de l’être elle n’a rien à dire sans doute que les borborygmes de la mer qui remâche sa mousse et son écume, mâche muette la mer remue comme la nuit
dans les brancards
entêtée silencieuse
________et son cortège d’animaux silencieux
indécis dans l’ombre
________derrière la petite fille
en pictogramme
je la fixe perplexe

Je me demande comment de tels prospectus peuvent marcher.

Pêcheurs d’hommes.
Aussi cons que des poissons, oui.

LUI (enfin remis,
définitif) : grazie, però non m’interessa.
LUI (un sourire mécanique, figé, une sincérité figée
________ véritablement sincère et véritablement figée, programmée, sincerity on demand, terrifiante, polie comme le verre et le béton, une poignée de porte en inox, comme une poignée de main de docteur, ou de DRH, il vous tire hors de la salle où vous attendiez, depuis combien de temps, une éternité évidemment, et vous entrez, vous y êtes, ça y est, on va voir ça, en-dessous, sonder les cœurs et les reins, bienveillant
scrutant____sincère son œil
dans la tombe scrutant ce-
lui dont le fils devint
________le constructeur
de villes
s’élevant, derrière moi, vers le ciel gris, les tours de verre polies, les villes lumineuses et hideuses, les rues noires et silencieuses où des types se roulent dans des chiffons puants, mais qu’on ne voit pas, les villes aux douze portes, les villes d’or aux remparts de pierres précieuses, descendant du ciel, les villes, autour desquelles rôde la bête en haillons, la bête puante et noire, souriante de ses dents pourries, mais qu’on ne voit pas
souriant,
un sincérité qui me transperce, comme un lame acérée, adressée à quelqu’un derrière moi, toujours, ce fantôme qui suit chacun en permanence, le double silencieux, muet, l’œil imperturbable, et sa tendresse mélancolique, marchant à rebours, cette silhouette de fumée et ses gestes indéchiffrables, à laquelle ils s’adressent,
________– et je comprends alors que l’homme derrière le premier n’est que son double, silencieux, il n’a pas dit un mot, son Roi ou son esclave, le grave greffier qui tient le registre, mais bienveillant, il me regarde depuis le début, les yeux et le sourire fixes, vrillés en moi avec douceur, avec tendresse et mélancolie, et je repense à la terreur orgasmique de Thérèse d’Avilla, son ange, sa flèche
________qui entre et sort
________et l’autre dit)
) :
________________________Ah grazie (reprenant le prospectus, les images fissurées, les âmes brisées sur le bord de la mer, monstrueuse, les avions en flammes et les promesses de félicité, remballées, disant), buona giornata !

tournant
________sur eux-mêmes comme
des roulements__à billes
________tournant je n’ai pas vu
leurs jambes
________________bouger
comme mannequin
________de cire

Un avion dans mon jardin :

un frisson
________de vent
________________dans mon dos.

je reste planté
comme une lame en
plein ventre
les yeux
________dans le vide
je les vois
________s’éloigner
dans la lumière immense
leurs mains semant la terreur et la catastrophe
au milieu
________des factures
et des lettres
de rappel________d’amour
________fracturé
peut-être
________dans les boites aux lettres

.

.

À suivre…

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