La Honte de la nation

par Pierre Vinclair.  Téléchargez l’intégralité de Catastrophes No. 9 en pdf

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Il n’y a pas si longtemps, en France, on était poète de cour. Marot faisait mousser François Ier, Ronsard célébrait Henri II et Charles IX. 

La tradition du poète officiel se perpétue d’ailleurs, dans bien des pays anglo-saxons, et (contrairement à ce que notre inconscient sans-culotte nous inciterait à penser) pas toujours au détriment du bon goût : William Wordsworth ou Ted Hughes en Angleterre, Elizabeth Bishop ou William Carlos Williams aux États-Unis, ne furent pas seulement des « poètes officiels ». Ils le furent aussi. 

Il en va différemment en France : depuis le XIXème siècle c’est plutôt la figure du poète maudit (bohème, désargenté, mal reconnu, contestataire, et même geignard) que celle du poète lauréat à laquelle elle s’oppose, qui prévaut comme critère de valeur poétique. Le mirliton adolescent se rêve écorché vif, plutôt que tête poudrée et perruquée. Moi poète, se dit-il devant le miroir en soignant ses boutons d’acné, je serai Antonin Artaud. Et aujourd’hui, l’Académie Française pour compter des poètes dans ses rangs est obligée de faire appel à des plumes francophones venues de l’étranger : Dany Lafferière (Haiti, Canada), Michael Edwards (Royaume-Uni).

Exercice : Pensez à un poète français vivant dont vous admirez le travail, et imaginez-le dans l’habit vert. Avec la petite épée au côté droit. 

On voit bien, ça ne marche pas du tout. 

Vous me direz : il y eut Victor Hugo. C’est vrai, mais le poète de Jersey ne doit-il pas sa respectabilité poétique et morale à son opposition à Napoléon III, et à son exil ? Ses œuvres majeures — Les Châtiments, Les Misérables — sont celles d’un paria. De même, les effusions engagées de la seconde guerre mondiale : c’était d’abord une poésie de résistance. Non d’hymne patriotique. La poésie contre Vichy, au nom de la liberté, — pas de la France. La nation plus jamais ne fait bander du poète français la lyre.

Nation. Ça vient du latin natio qui désigne les petits d’une même portée. On le voit bien, c’est d’abord un objet métaphorique : sauf si tu es mon frère (peu de chances) ou mon cousin (salut Laurent), on n’est pas de la même portée, cher lecteur. Pourtant de la même nation, alors quoi ? 

Une nation, dit le dictionnaire, c’est un peuple, constitué en communauté politique et partageant une langue. En refusant la nation, que croit contester le poète ? La langue ? La légitimité de l’État ?

Qu’il partage une langue avec d’autres, que celle-ci soit plus qu’un instrument mais une matière à reconfigurer, enrichir, déplacer ou lacérer, et même un milieu, le poète l’accorde en premier. Le cas échéant, il sait même se contenter de la grammaire et du vocabulaire des manuels. Il ne nie pas non plus l’existence de l’État, qui définit, par l’école, les programmes de quinze années d’initiation à la littérature, qui donne les bourses du CNL, qui encadre de lois publications et performances — et qui parfois est l’employeur du poète-enseignant, documentaliste, gendarme ou diplomate. 

En refusant la nation, le poète français ne refuse donc ni la langue, ni l’État — mais plutôt : l’idée que l’une et l’autre se prédiquent d’une même entité, ou soient (comme qui dirait) deux modes d’existence de la même substance « France », par l’intermédiaire de laquelle elles communiqueraient, ou tout du moins, seraient en rapport. Et, partant, que les affaires de langue soient aussi une prérogative de l’État, puisque celui-ci est la volonté de l’entité dont celle-là serait la bouche. 

Ce n’est pas tant que le poète, trop conscient de l’empreinte des logiques de pouvoir sur le discours, doive se donner pour mission de les saboter, couper la parole à l’État ou éventrer (avec l’aide du CNL quand même, si possible) ce rêve de congruence de la langue aux enjeux politiques — qu’exprime le concept de nation. Ni que la deuxième guerre mondiale continue, que Vichy guette, No pasaran ! j’écris ton nom. 

Non : d’abord, c’est que la nation, ça n’existe pas. Il faut le dire. Il n’y a pas cette substance qui existerait derrière la langue et l’État : la nation n’est qu’un produit imaginaire du discours politique, elle est ce que l’État essaie de faire advenir par une certaine utilisation de la langue, décrets et mythes. Un État, avec son pouvoir bien réel (sa police, ses enseignants, ses diplomates) contrôlant un territoire donné sur lequel vivent diverses populations (elles-mêmes unifiées dans quelque objet imaginaire défendu par des institutions locales plus ou moins puissantes : famille, tribu, 9-3, Bretagne), appelle nation l’objet fantasmatiquement unique sur lequel s’applique son pouvoir. Quelle raison aurait le poète de chanter un objet aussi ridiculement hypothétique ? Et surtout : pourquoi accepterait-il d’identifier sa langue immense à un si pauvre petit territoire ? 

Non seulement le poème est rétif à trop de hiérarchie, en effet (il se voudrait bien un lieu où le sens est l’enjeu et où la beauté se partage), mais cette utopie contredit la définition territoriale de la langue, qui est au cœur de l’idée de nation.  D’ailleurs, ce n’est pas tant la langue qui est l’objet du poème, que la voix : y bat le projet, sans doute idiot, mais culotté (il faudrait voir comment ça peut marcher), que de la singularité de la voix puissent émerger des figures de sens à la fois immanentes et absolues. Pour le dire autrement : le poète parle, certes dans sa langue (mais une langue s’apprend et se traduit) à tous les hommes de la terre. 

Voici la nation : une langue, un territoire. La France au français. 

Voilà le poème : une voix, l’être, les hommes. 

Allez, ce mois-ci, pour rigoler Catastrophes se fait nation : louez les grands hommes (Lamborghini, Pound, Fumery, Fourcaut) pendant que nous verrouillons la société grâce à l’appareil d’État (Tching, Condello, Albarracin), pendant que le chœur entonne les hymnes (Quatrebarbes, Phillip B. Williams, Caravaca, Lamiot). De toutes façons, ce sont les multitudes, imprévisibles et mystérieuses, qui inventeront la nation de demain (Brolaski, Corral, Fustier, Hello). Pour l’instant elles sont bloquées devant la télévision. Accéder au sommaire.

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[Illustration : Éric Leleu]

3 commentaires sur “La Honte de la nation

  1. « France mère des arts, des armes et des lois… » ;

    « Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude
    Chantez ce que je chante un chant pur le prélude » ; …

    Du Bellay, Apollinaire alors, ça ne compte pas ? Et Péguy, non plus ? 😉

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    1. La suite de DuB est quand même plus circonspecte : « France, France, réponds à ma triste querelle. / Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix. »

      Le poème d’Apollinaire est écrit en 1915 par un soldat qui demande en vain la nationalité française, c’est à prendre en compte. Du reste, dans le passage cité, on passe vite de la France à la multitude. Je veux dire que la France n’y est paradoxalement pas une figure très ‘nationale’.

      Et Péguy, oui. Est-ce que Péguy ne compte pas ? Dans la poésie pas beaucoup me semble-t-il. En tout cas je ne vois pas trop de descendance.

      Quoi qu’il en soit on pourrait trouver d’autres noms, je prétends seulement dessiner une tendance. Parce que sinon, pourquoi pas Les Chants du soldat de Déroulède ou la poésie de Maurras pendant qu’on y est ?

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  2. On ne voit pas très bien en quoi Hugo comme les poètes de la Résistance (Aragon, quand même!) sont moins pour la France parce que pour la liberté et la lutte contre l’oppression politique ou étrangère: pour eux c’était la même chose. On ne voit pas non plus en quoi inscrire son projet poétique au service (la poésie au service de; là est le débat, à la rigueur?) d’une nation ou d’un mouvement politique empêche d’être une voix qui s’adresse à tous les hommes (Hugo, Éluard). Que le poème soit rétif à la hiérarchie, il en est de l’idée nationale comme de l’engagement communiste par exemple (et encore, avec la nuance très pertinente apportée à propos des poètes officiels au début de l’éditorial).

    Quant à l’approche politique que notre éditorialiste propose de la nation, elle laisse un peu vite de côté le premier terme de la définition: un peuple. C’est-à-dire des hommes issus d’une histoire, d’une culture, d’une manière de vivre et de penser. Que la nation ne soit pas une essence (mais qui dit ça, aujourd’hui?), il n’en reste pas moins qu’elle est beaucoup plus qu’un territoire et une langue. Tout ce qui, justement, intéresse ailleurs, dans le reste du monde, les poètes expatriés de la revue Catastrophes. Cet exotisme, dont l’éditorialiste disait dans un article précédent qu’il provoquait « une mécompréhension des règles du jeu », est peut-être bien présent, aujourd’hui, dans la réalité française. À travers la crise de l’identité nationale, la cohabitation et la confrontation nouvelle des religions, des cultures, et des peuples, sur un même territoire français qui jusque-là avait été structuré autour d’une identité politique et religieuse forte, avec une tradition assimilationniste qui masquait les différences, aujourd’hui revendiquées. Si l’exotisme est une expérience totale, questionnante, et une exigence de décentrement pour le poète, n’est-ce pas là la plus radicale de toutes?

    Je ne comprends pas comment notre éditorialiste, après s’être penché avec brio sur un poète comme T.S. Eliot dans « Penser dans l’illisible: The Waste Land », peut ne pas voir que les nations européennes, confrontées aujourd’hui comme à l’époque d’Eliot à un monde qui a volé en éclats, sont justement le creuset d’une expérience poétique véritable, et que la poésie seule est à même aujourd’hui de rendre compte (« en un lieu où le sens est l’enjeu et la beauté se partage ») de cet éclatement.

    K.

    P.S. une définition par Vinclair de l’exotisme, que j’avais trouvée remarquable (et auquel je m’étais identifié… dans ma réalité française!): « Une expérience s’engage alors, linguistique, ontologique, technique, culinaire, éthique et politique : totale, qui mobilise, questionne et met en crise le sujet expatrié comme être sensible doué de logos, dans toutes ses dimensions. Elle fait de lui le lieu d’une traduction — avec ses réussites, et ses échecs — totale, de tout. D’abord, d’une traduction des certitudes en doutes. »

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