Une seconde, 8

Par A.c. Hello. Lire les autres épisodes ici.

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Un bloc d’eau salée. Un insecte logé près du nerf facial. Un squelette d’événement, microscopique, enfoncé au plus profond d’un bloc de glace. Un insecte, qui menaçait le présent. Le craquement de cet insecte stationnaire sous la figure du bloc de colère. Les persistantes contractions de l’insecte mutique, qui n’en finissait pas de mourir. Le visage du bloc fracturé, fuyant morceau par morceau, dont la chimie avait été perturbée par l’acidification des vieux codes familiaux. La dégénérescence de la mère-immonde et du père-fœtus. Le bloc polaire à six pattes, stupidement assis sur son lit. L’océan mondial contenu dans un mot inapte à lutter contre les courants, en suspension dans une mémoire instable. Un bloc dément. Un bloc d’échec. Je flottais au milieu de la foule sans parvenir à me reconstituer. Les corps me poussaient à travers le corps. Un insecte en pierre. Une tumeur fossilisée dans un bloc immobile. L’oscillation s’accentuait. Je penchais la tête pour rétablir mon centre de gravité. Porte des Lilas, j’apercevais un rectangle d’herbe tondue au milieu de la route. Je galopais au milieu des voitures. Je m’y asseyais comme une morte puis je retombais sur moi-même, écrasée. Je coulais sur le dos dans l’herbe, que je caressais, parcourue d’un petit frisson. J’étais de la terre. Les habitants du quartier, chaleureux, me faisaient des signes. En plissant un peu plus fort les yeux, je réalisais qu’ils couraient vers moi en faisant des gestes fous. J’entendais un grondement assourdi, je relevais la tête, le grondement assourdi d’une grosse machine roulante. Un homme me poussait violemment. Je basculais sur le côté. L’engin klaxonnait sur plusieurs mètres. Une grappe d’humains se formait autour de moi. Certains, indignés, lançaient leurs index dans mon visage, une grosse femme me tendait un kiwi, un petit homme morne, au veston usé, touché aux larmes, qui se disait fabricant de harpes, me serrait fort les doigts en m’expliquant que chaque matin, secoué de frissons au-dessus de sa cuvette, chaque matin il vomissait à l’idée de sortir dans l’abominable rue, dans laquelle chaque matin, inéluctablement, il aboutissait. Je leur expliquais courtoisement que j’avais simplement ressenti l’urgence de m’asseoir dans l’herbe. Ils recommençaient à s’animer, le ton montait, certains échangeaient à voix basse en me détaillant avec exaspération, le monde se brouillait, ma langue devenait une paroi percutée par les mouvements de mon espèce, une paroi fine et rose, derrière laquelle je devinais leurs mouvements, je devais m’arracher lentement à cette grappe de trous actifs et tenaces, prendre le large et m’y noyer. Je décampais sur une grosse avenue, dont je cherchais le nom plusieurs heures, traversant une dizaine de fois la route pour scruter les angles des immeubles. Certains arbres menaçants s’étaient enfermés dans des enclos. Contre leurs troncs, s’agglutinait leur progéniture accablante, rectangulaire, en plastique vert. Dans le ciel, un viol de mésanges. J’hésitais à entrer dans le Rapid Market, mais trois crânes rougeoyants, coincés dans l’entrée du magasin, me dévisageaient de gauche à droite, sûrement à cause de mes jambes dissoutes et de l’incroyable souplesse de mes orbites. Palpitante au-dessus de nous, sur un gigantesque panneau, une femme s’aspergeait de rhum, les cheveux dressés à la verticale dans ce que je supposais être une sorte de courant d’air épileptique. On distinguait dans un trou obscur au-dessus de son menton un empilement d’incisives, de canines et de molaires, qui ressortait par ses yeux et mastiquait l’air en faisant un gros bruit de camion. Je rêvais d’une arrestation. Ce trajet depuis le boulevard Bois le Prêtre me tuait, plus j’avançais. Un peu plus loin, il me semblait reconnaître la rue du Coq Français. Qui jouait ce soir-là, qui jouait au Triton ? Quelle heure était-il ? Qui nous mordait ? Sale histoire. Je me cognais à des formes vagues avant d’entrer dans le bar. Sur la scène, une femme jouait de la contrebasse. Je m’effondrais sur le comptoir, la tête enfoncée entre mes bras. Des grosses vagues de sons trouaient la masse des hommes. La contrebasse était un poumon, confectionné d’ombre, de bois flotté, de pierre taillée, d’oiseaux et de ruisseaux rouges. Il y avait des morts dans la contrebasse à vif. Balancier pouce index, la femme fouillait le ventre. Balancier pouce index, l’odeur des cages dans ses narines. Balancier pouce index, le halètement de la terre dans le bas-fond des mâchoires. Balancier pouce index, le son grattait l’œil de ceux qui perdaient la vue. Balancier pouce index, le son s’épaississait. Balancier pouce index, face à tout. La femme constituée d’un pic et deux pieds. La femme constituée d’un pic, deux pieds, quatre cordes et deux têtes. La femme frottait ses quatre boyaux avec une branche droite. Les doigts de la femme pinçaient la matière du monde. Sa main droite frappait son torse en bois. Tête inclinée balancier pouce index, la contrebasse pissait le sang. Tête inclinée balancier pouce index, la peau rouge de la contrebasse digérait des séparations dans ses flancs. Il y avait des coups dans la contrebasse. La contrebasse était une guerre immobile. Balancier pouce index, femme née d’un mauvais pays. Balancier pouce index, femme seule sur les routes. Balancier pouce index, contrebasse orpheline d’une nation inutile. Balancier pouce index, contrebasse ne reculait pas. Femme aux quatre boyaux guerrier-chien habitait un arbre lourd et rond. Guerrier-chien pouce index refusait de se taire comme un mort. Guerrier-chien pouce index engloutissait la voix de ceux qui tuaient la voix. Guerrier-chien pouce index jouait de l’arbre. Guerrier-chien pouce index était un grand bruit. Guerrier-chien pouce index travaillait l’os d’un pays silencieux. Guerrier-chien pouce index chantait des plaintes. Balancier pouce index, au-dessous c’était du ciel. Balancier pouce index, morceau de la nuit. Tête inclinée balancier pouce index, bourdon contrebasse dans la plaine. La contrebasse perdait la vue, tout son corps se dressait. Les pieds trépignaient, le corps vibrait. Le chant liquide coulait de partout. Le son fuyait par les flancs, se plantait dans les chairs. Guerrier-chien pouce index perdait mains dans l’espace. Guerrier-chien pouce index ongles dressés. Guerrier-chien pouce index mains d’araignée. Un jour, le cri était venu le trouver. Guerrier-chien pouce index écoutait le son de la terre. Guerrier-chien pouce index, millions de peaux. Guerrier-chien pouce index, la bouche noire. Guerrier-chien pouce index, habité par des histoires carnivores. Pic planté dans la fosse commune de Wounded Knee. Pic planté dans la plantation Andry. La contrebasse rugissait. La contrebasse hoquetait. La contrebasse murmurait. Face à tout, le son se cramponnait. La contrebasse, guerre absolue. Guerrier-chien, cri de feuilles et peaux. Je battais la mesure, la tête coincée entre mes bras. Ma bouche continuait d’avaler des grosses bouchées de sons. Quelqu’un me secouait l’épaule. — Eh ! Comment tu vas ?

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À suivre…

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