Maîtrise (3/4)

Par Phillip B. Williams. Traduit de l’anglais (USA) par Pierre Vinclair

Fin du passage précédent :

J’ai vu dans la lueur d’un écran de téléphone les boutons
de ma vie, exploser tous en même temps et, derrière la structure,
cacher la même vie, gonflée, gothique, avec des mouches.
Déjà j’étais infiltré, déjà une fable livide.

.

.

J’étirais de mon corps les chambres opiacées. Le vent
des classements, extrait d’une cavité, galopait, sec comme l’Harmattan.
Ce doit être l’hiver en moi. Pourquoi se ruer de nouveau
dans l’invisibilité ? Père, c’est toi ? Mon malheur ?

Mon père aurait dû voir de telles choses —
il était très vieux quand il mourut —
ou être entendu d’elles
ou être touché par ce danger

mon père n’était pas vieux quand il mourut
mais il avait un regard de possédé
son visage un rucher un repaire de guêpes indiscrètes
comme le fait d’un entre-deux-épisodes je le remuais
dans mes cauchemars et toutes les drogues
se renversaient depuis ces trous qui avaient la taille du repaire
ne sachant jamais qu’elle était la drogue
qui le prenait je les lui faisais porter toutes

nous les comptions et il y en avait douze
mon père le Père qui portait avec lui la fin
de la civilisation qui est le commencement des temps
dans son nez ses poumons sa bouche sa tête
dans ses veines s’assèche la rivière des deuxièmes chances
il ne m’a jamais fait part de ses démons
mais il en inventa de nouveaux comme de nouvelles dances
pour se divertir lui le Roi le roi le roi

et le danger le toucha, renifla
sa couronne, et la jugea sans intérêt, non comestible,
et mangea la chair à la place. Qu’est-ce que la vie sans
un peu trop d’indulgence, un géant de la Bible
signifiant que le monstre de l’un est l’épreuve de l’autre ?
« Sois humble », dit le héros, « ’tite salope »,
rétorque le chœur et l’épopée de nos vies se cale
dans le top-ten d’une radio, dans l’obscurité

là que personne jamais ne verra, dans le cœur électrique
d’une stéréo bouclée dans la poitrine d’un garçon. John Henry [1]
laisse l’homme respirer, lâche les rênes de ses veines.
L’amour qui fout les jetons, ça ne pas le faire, John Henry.
L’amour boogie-woogie, ça ne va pas le faire, le visage
d’un amant inscrit dans une carte, qui pourrait quitter cette ville
violette — désolé, je voulais dire violente, je voulais reproduire
la cicatrice que sur son front asservi porte une femme,

à cause du coup de sabot d’une mule. La cicatrice est une porte.
Je pense que nous trouverons nos réponses là, l’explication
de notre venue ici, dans la conscience de York [2] dégageant
de son dos le cerf qu’il offre pour que son maître le dévore.
Dans l’esprit d’un specimen noiraud domestiqué
par l’étreinte d’un salut, ou par le sourire d’une Blanche.
Dans l’esprit d’un habit en polyester confectionné
par des mains noires et par un esprit blanc. John Henry, fiston,

est-ce toi qui cours ce danger d’être touché ?
Es-tu pour Mapplethorpe le « Super Négro » [3],
avec ton marteau à portée de main, calme désir coupant
tout ce que tu as au-dessus du cou ? C’est toi, Gros ?
On aurait dû te voir venir un kilomètre plus tôt
quand tu coupais la tête de cette Blanche
parce que tu avais perdu la tienne. D’où
qu’j’viens c’est vers là qu’j’vais.

.

.

[1] John Henry est un héros folklorique américain mythique. Venu au monde grand et fort, il devient en grandissant l’un des plus grands « pousseurs d’acier » dans l’effort entrepris au milieu du siècle pour prolonger le chemin de fer vers l’Ouest à travers les montagnes. L’histoire raconte comment, la machine supplantant de plus en plus la force humaine, le propriétaire du chemin de fer achète un marteau à vapeur pour effectuer le travail de ses équipes, en majorité des Noirs. Dans un pari destiné à sauvegarder son emploi et celui de ses équipiers, John Henry défie l’inventeur : John Henry contre le marteau à vapeur. Il gagne, mais, à l’issue du pari, sujet à une crise cardiaque, il décède (source : Wikipédia).
[2] York, né en 1770 dans le comté de Caroline et mort en 1832, est un esclave afro-américain connu pour sa participation à l’expédition Lewis et Clark (source : Wikipédia)
[3] Le photographe américain Robert Mapplethorpe, connu pour son racisme, parcourait les rues à la recherche d’un ‘Super Nigger’ à photographier (source : The Independent).

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