Le Château qui flottait, 7

POÈME HÉROÏ-COMIQUE

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes.

.

.

On progressait en ligne et non pas en colonne.
Dès que l’un d’entre nous dévisse et dégringole,
600 Ses voisins immédiats aussitôt le cramponnent
(Aussi lestes que des singes arboricoles)
Et le rétablissent à son poste initial.
S’agit alors de remettre en tension la corde
En opérant un déplacement latéral
605 Afin que le grimpeur à la paroi remorde.
Nos façons de grimper étaient bien différentes.
Ch’Vavar rougnait, ronchonnait, pourtant il rognait
La muraille et son ascensi.on, quoique lente,
Semblait faire tomber les hauteurs qu’il gagnait.
610 Broyant la besogne ainsi qu’un bucheron cogne,
Pressant la pierre jusqu’à extraire son grain,
Il fait subir au mur l’épreuve de ses pognes.
L’espace réduisait comme peau de chagrin.
Tailleurs de vide, élagueurs du rien, nous scions
615 Allègrement les branches qui manquent au mur
Et c’est ainsi, sans que jamais nous ne cillions,
Qu’on donne une assise à notre belle aventure.
Ivar avançait absurdement comme un crabe
Le corps positionné horizontalement,
620 Les pinces puissantes dessinant des arab-
Esques je peux poser une question ? deman-
Da Charles-Mézence Briseul. Ah non, ah non,
Il n’est pas question que tu poses ta question.
Ce serait toucher encore à notre renom,
625 Et tais-toi si tu ne veux que nous nous battions.
Retrouvons Ivar à son poste ambulatoire,
Le corps parallèle à la ligne d’horizon,
Allant comme s’il eût croisé sa trajectoire,
De son petit pas sûr arpentant la cloison.
630 À son côté Briseul, rouge que tu le visses
Dans cet état plein de gênante confusion,
Grimpait avec l’élégance d’une écrevisse.
Au contraire plein de grâce évoluait Starck,
En alpiniste chevronné, bouquetin né,
635 Sautant de rocher en rocher et bandant l’arc
De son vigoureux corps pour se réceptionner.
Athlétique, indifférent, il va tout liant,
Recueillant les saxifrages et les suffrages,
Applaudi par les dieux même et multipliant
640 Brillantes voltes, dangereuses hypallages.
Quelquefois il prend le luxe de s’attarder
Et là gobe un champignon hallucinogène,
Un amadouvier qui se donne à regarder,
Ou bien il le tend à, mais que décline Eugène.
645 Faut pas croire que rien ne poussait sur la pierre.
C’était un château assez vieux et merveilleux.
Tout un tas de trucs croissaient, et pas que du lierre,
Mais pour en profiter il fallait de bons yeux.
Starck, parfois, en passant, sans faire de grabuge,
650 Faisait une découverte archéologique
Qu’il partageait avec Tanquerel et Boussuge,
Quelque sirène bifide ou grylle magique,
Ou autre figure monstrueuse et grotesque.
Ces derniers remarquaient dans les dessins du mur
655 D’étranges visages courant comme une fresque
Le long de la paroi : freaks, fantômes, lémures,
Toute une théorie de faces, de profils.
Qui croassaient aussi, c’étaient les corvidés,
Corbeaux, freux et choucas se tenant sur le fil,
660 Ils vous observaient avec un regard vidé.
Leurs cris s’entrechoquaient comme le font les billes,
Libérant leur écho, dans la répercussion
Sur le mur du son pur d’un caquet qui babille,
Et le blanc gluant d’une réverbération.
665 C’était des œufs de son explosant comme bulles
Qui auraient contenu l’air bleu d’une piscine
Que les corbeaux lançaient dans leur conciliabule
Comme un colloque aux reflets violets de glycine.
Et le moût du répons coulait tel du raisin,
670 Tel un jus de tocsin quand les Pâques s’agnèlent,
Que le pampre s’emmêle au pourpre diocésain,
Que le pain est coupé d’hallucinante nielle.
Hum, Peuchmaurd et Beeckman regardaient ces palabres
Avec une moue d’ennui voire un franc mépris.
675 Mais dans l’air vicié du temps qui là se délabre,
Ils montaient et, quoiqu’ils en eussent, étaient pris.
Pris comme les autres la main dans le saccage,
Montaient avec le soin que la grimpe réclame,
Les yeux au ciel, pourtant les doigts dans le sillage.
680 Ils grimpaient hardiment et ravalaient leur blâme.
On festonnait le mur de notre grappe humaine
Dont le jus s’écoulait sans rigole et sans drain
Et tombait dans la douve en bas qui se démène
Avecque l’énergie d’un bel alexandrin.
685 On pressurait la paroi d’une douce serre
Exerçant de nos doigts la tendre vigilance
Qui contraint la matière sans en avoir l’air,
Foulant, moulant le mur de sublime espérance.
Le ciel étalé contre la pierre est du miel.
690 L’idéal poisse quand il est dans le réel.
La muraille était teintée de la couleur ocre
De l’or glorieux quand il est mêlé au médiocre.
Quand on s’applique en vérité c’est nous qu’on beurre,
Qu’on tartine sur soi le but qu’on veut rejoindre,
695 C’est un peu gras et carrément dégoûtant, beur-
K, et c’est pourtant aussi un plaisir d’ainsi s’oindre.
Qu’est-ce la gloire sinon l’onction de l’action,
Le bras qui accompagne congrûment le geste,
Ressentir ce que l’on fait comme une aspersion
700 Et vivre l’histoire en même temps que sa geste ?

.

.

.
À suivre…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s