Empirique fossile, 2

par Marie de Quatrebarbes

L’Océan respire comme moi.
Jules Michelet, La Mer

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Je vais rejeter loin ma trouvaille. Je vais me tenir à distance de ma trouvaille et l’oublier tout à fait. Je vais me fermer comme une huitre et poser l’huitre au loin et me retourner. Je vais me pencher sur la coquille pour regarder à l’intérieur et la couvrir d’un oubli si profond que rien ne pourra la retrouver. Si je ferme les yeux, les bras, les écoutilles, tout ce qui m’entoure et vit autour de moi, je disparais. Quelle est l’intention de la coquille ? Tourner, modeler. La main épouse la forme de la coquille qui est de la taille de la main et la taille directement dans la main dont elle épouse la forme. Un son se forme à l’intérieur de la coquille que la main pose sur la coquille. Le son, c’est la forme laissée sur la coquille par la main qui est le son devenu chose. Les sons sont des reproductions du monde grandeur nature. Ils sont détachés de l’air, c’est-à-dire qu’ils viennent après lui et sont exactement les choses. Je me figure un crâne dépourvu de coquille. Peut-être que le crâne sait quelque chose que ne contient pas la tête, ou qu’elle ne sait pas qu’elle contient quand bien même elle l’entoure. Le crâne est-il au-dedans ou au-dehors de la tête du mort ? Je vais me détacher des choses, comme de ma trouvaille qui de toutes façons ne m’appartient pas. Je vais continuer de dire le nom des choses au moment où elles arrivent. C’est important d’être là quand elles viennent se former à la surface de la coquille. On appelle ça le sable ou le bruit. Nous pouvons imiter les formes et les ramasser comme les débris d’une amphore rejetée par la mer sur la plage. Le texte est un vase qui autrefois a porté de l’eau. Nous exhumons les morceaux du texte comme s’il s’agissait d’un vase, afin qu’il recouvre sa forme originelle. Autrefois on reconstituait artificiellement les zones manquantes des amphores brisées grâce à des techniques d’imitation. La muséographie moderne préfère montrer le vide. Le lecteur est une île sur le rivage de laquelle tout finit par refluer quoi qu’il arrive. Voilà pourquoi on trouve au sol beaucoup de morceaux de vaisselle, de toutes les époques et de tous les styles. Pas un bol, pas une amphore brisés qui ne reviennent au sable et le composent de ses particules. Le sable est formé de morceaux de coquilles, de nacre, de rochers, de vaisselle, de verre et de plastique. On trouve parfois un os de seiche sur la plage. Lorsque j’étais enfant, je pensais que la seiche était un vaisseau. On peut sculpter les os de seiche et y faire vivre des fleurs ou d’autres motifs. Feintes fleurs, écrit Valéry. Je ne comprends pas exactement comment l’os de seiche s’imbrique dans la seiche, et pourquoi il y tant de sable autour de moi alors que ce sont plutôt les oiseaux que je vois marcher sur le sable. Pour feindre la fleur, on ne doit pas être rebuté par l’idée de graver un os. L’os est friable, mou, facile à graver. Il faut en trouver un bien lisse. Ainsi la fleur dans l’os apparaîtra plus naturelle.

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À suivre…

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