La Poésie française de Singapour, 9

par Claire Tching. Lire ici les épisodes précédents.

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Édouard Balladur nous le rappelle dans son dernier ouvrage, nous devons à Georges Pompidou le maintien, en mai 1968, du régime en place, sans que ce maintien n’eût impliqué d’écraser les révoltes dans un bain de sang — comme ce fut le cas en 1848 ou en 1871. Faute de savoir ce qui serait advenu si la Cinquième République avait été renversée, il est difficile de dire si c’est là un mal ou un bien. Mais c’est un fait. Comment s’y prit-il ? Je n’en sais rien. Mais je sais deux choses : 1) en 1961, il avait été l’auteur d’une fameuse anthologie de la poésie française ; 2) en 1968, il a offert quatre distiques à Lee Kuan Yew — le « père fondateur » de Singapour, auquel les Anglais ont confié le pouvoir en 1959 et qui l’a gardé jusqu’en 1990.

Ce poème m’a été transmis, il y a deux mois, par PJ Thum, dans des circonstances que je dois expliquer : après avoir été documentaliste au lycée de Hong Kong, j’ai repris mes études pour commencer un doctorat à la Nanyang Technological University of Singapore. Parallèlement, je me suis mise à travailler, à mi-temps, à la SingLit Station, une association qui s’occupe de promouvoir la littérature singapourienne. C’est là que j’ai rencontré Joshua Ip (qui la dirige) et Pierre Vinclair (qui y est en résidence d’écriture). Les locaux de la SingLit Station étant un peu trop grands pour nos besoins, et trop chers pour notre budget, nous avons sous-loué quelques-uns de nos bureaux à des journalistes free-lance et à des chercheurs indépendants. PJ Thum est l’un d’entre eux. Or, ses recherches portent, justement, sur Lee Kuan Yew.

Le poème est-il de Georges Pompidou, d’un membre de son cabinet ou d’un ami poète ? Impossible de le savoir, puisque c’est seulement sa traduction en anglais que PJ a trouvé dans les archives de l’ancien premier ministre :

Horses of history gallop and neigh
Their red lips throw black drool on the new day

The lousy coach driver looks at the rear
And whistles a prayer to mask his fear

I still hear you, sir Lee, telling me: ‘don’t!
The true courageous prince looks at the front!’

You went through the danger leading your folks
Moulding chaos under elegant strokes.

Un original français a-t-il d’ailleurs existé ? Ce n’est même pas sûr. En attendant d’en savoir davantage, j’ai retraduit moi-même le poème anglais vers le français, en m’aidant des indications de poétique que Pompidou dissémine dans les avant-propos de son anthologie. Mais je ne suis ni poète ni traductrice et, en appelant à l’indulgence du lecteur, ne lui propose cette version française que pour pallier à ses défauts de compréhension de l’anglais. Surtout, le dernier vers de Pompidou me semble impossible à traduire : ’stroke’ pouvant signifier à la fois « le coup » ou « le vers » (d’un poème), il peut désigner aussi bien l’action du poète (donnant une forme au chaos, par le vers) que celle du CRS (frappant les émeutiers). Voici tout de même une tentative :

Galopant et hurlant, les chevaux de l’histoire
Sur le jour qui paraît laissent leur bave noire.

Vois le mauvais cocher : il regarde en arrière
Pour masquer son angoisse, en sifflant sa prière.

Je vous entends encor, Monsieur Lee, me disant :
« Un prince courageux doit regarder devant ! »

Vous guidâtes vos gens, ne craignant le danger,
Ordonnant la chienlit sous des coups bien frappés.

Bien sûr, j’ai demandé à PJ Thum de vérifier, lors d’un prochain passage aux archives, s’il ne retrouvait pas l’original français. Mais je ne l’ai jamais revu : dans le cadre d’une réflexion sur l’opportunité de légiférer sur les « fake news », PJ a entre temps rédigé un article accusant Lee Kuan Yew, le gouvernement et les médias officiels d’œuvrer eux-mêmes à la désinformation [1]. PJ (dont les petits chaussons d’hôtel jetables, blancs, sur lesquels il avait écrit son nom, me faisaient tellement rire quand j’arrivais au bureau à 14h), a ensuite été convoqué par le ministre des affaires intérieures K. Shanmugam, et s’est fait cuisiner, par ce dernier, pendant six heures [2]. On le voit, sur Youtube, avec un petit sourire en coin (celui du chercheur que la pompe politicienne n’impressionne pas) se transformant peu à peu en rictus fatigué puis en grimace amère [3]. Depuis, il n’est pas revenu. Il faut dire qu’il ne s’est pas attaqué à n’importe quoi : ses révélations portaient sur l’opération ‘Coldstore’. 

En 1963, les Anglais venaient de se retirer de Singapour. Lee Kuan Yew, nommé Premier Ministre, avait pour mission de préserver leurs intérêts dans la région. Or, le pouvoir grandissant du Parti Communiste, dopé par l’influence de Pékin, constituait une vraie menace. Aussi, en février 1963, Lee Kuan Yew fit arrêter et détenir sans procès plus de 100 syndicalistes et membres présumés de ce parti, accusés de conspiration et de tentative de renversement du gouvernement. C’est cette accusation que PJ Thum a qualifié de « fake news », invitant les citoyens à aiguiser leur esprit critique, y compris quand les déclarations proviennent de l’État.

La suite de l’histoire est connue. Lee a cherché à intégrer Singapour à la Fédération des États de Malaisie, pour faire d’une pierre deux coups : diluer l’influence des communistes de Singapour dans la grande Malaisie, et augmenter son propre pouvoir en prenant les rênes de la Fédération toute entière. Mais les choses ne se passèrent pas comme prévu : des émeutes raciales eurent lieu, les Malaisiens rejetèrent les Chinois de Singapour et la petite île retrouva son autonomie en 1965. S’en suivirent les années difficiles et cruciales au cours desquelles Singapour est devenue, bon an mal an, ce qu’elle est devenue — et qui ont fait de Lee Kuan Yew, aux commandes lors de cette délicate période, ce grand homme dont les révélations de PJ Thum écorchent l’héroïsme.

Il se trouve que c’est de 1968 (l’année où Pompidou lui envoya son poème) que date la célèbre affirmation de Lee Kuan Yew, selon laquelle « la poésie est un luxe que nous ne pouvons pas nous offrir » (‘Poetry is a luxury we cannot afford’). Les intérêts anglais sont-ils exclusifs du développement de la poésie ? Les émeutes auraient-elles fait couler plus de sang si Pompidou n’avait été poète ? L’indépendance de Singapour a-t-elle servie de modèle à la gestion par Pompidou de la révolte ? La déclaration de Lee Kuan Yew servait-il à l’exonérer de ne pas répondre au Premier Ministre français par des vers ? La poésie est-elle vraiment un luxe ? PJ reviendra-t-il au bureau ? Voilà les questions que je me pose.

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[1] Lire en lige : https://medium.com/submissions-to-the-select-committee-on-deliberate/submission-to-the-select-committee-on-deliberate-online-falsehoods-parliament-of-singapore-984a7a2d6ee3
[2] https://mothership.sg/2018/03/pj-thum-k-shanmugam-fake-news/
[3] https://www.youtube.com/watch?v=wY_Wrh1UnnM&t=113s

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