Empirique fossile, 1

par Marie de Quatrebarbes

J’ai été une vraie anémone de mer.
William James

..

.

.Cher Jean, à 34 ans, 34 ans seulement je découvre la seiche. Et voilà que je passe mon temps sur le rivage à contempler l’immense étendue d’eau qu’on appelle la mer. Ne vous étonnez pas si vous me trouvez toujours assis dans cette position, on peut regarder longtemps depuis la dune. J’observe d’en haut, toujours, m’assurant de la solidité du surplomb qui me sépare d’elle. Je tente de comprendre cette pulsion qui la pousse à s’enrouler et à redessiner la frontière entre les éléments, tirant vers elle ce qui git sur le rivage, débris et fragments, dans un mouvement jaloux. Lorsque la mer s’agite, teintée de rouge, rouge coquille, elle me semble à la fois plus épaisse et asphyxiante, et l’inquiétude monte. On l’appelle le désert ou la nuit. Plus la pression augmente, plus l’eau est dense et sa liquidité une fiction que la profondeur dissout. Au fond de l’abime, la transparence de l’eau est un mensonge qu’aucun rayon ne pénètre. Mon ami, je pourrais passer ma vie à contempler la distance qui me sépare de l’eau sans m’approcher d’elle outre mesure. Au centre, donc, un rouge sinistre, comme une maladie de ce que nous aurions cru et qui soudain se gâte. Tout change dès l’instant qu’on n’est plus seulement dehors à regarder. C’est la mer des Ténèbres, dit-on. Autrefois j’aimais un gouffre qui était une jeune fille. Je cultivais pour elle une sorte de passion sans réciprocité. Mon entreprise, s’il en est une, serait de jeter ma pensée en d’autres lieux, accrochant ma vie aux noms que j’invente et qui ne sont pas plus humains que moi (non plus que vous qui me considérez avec la bienveillance de l’indifférence, et je vous suis reconnaissant pour cela). Je regarde une ligne sombre couverte de nuages. J’ai beaucoup accumulé de choses à ma place assise. Mes yeux se sont gorgés de tout ce que j’ai pu me représenter jusqu’alors. Ce n’est pas la curiosité qui me pousse. N’allez pas plus loin, soufflent les inquiets. Qu’est-ce que le mouvement dans cette existence ? À quel moment le fleuve se change-t-il en la mer ? Je cherche une embouchure, ramenant à moi le sable, les coquilles et mille êtres divers. À la surface du globe l’eau est la généralité, sa fluidité changeante une suite régulière. Passons en sa perpective, voulez-vous ? Imaginons qu’en son point de vue tout foisonne de couleurs et de sons. Avant de plonger je prends mon inspiration mais je ne la retiens pas. De toutes façons, j’aurais bientôt épuisé mes réserves.

.

.

À suivre…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s