Le Château qui flottait, 6

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes.

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poème héroï-comique

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3. La muraille

La paroi s’élevait dans les airs hautement.
On eût dit qu’elle vous toisait avec ses pierres
Et qu’elle était épaisse verticalement.
505__ Pas seulement haute : impénétrablement fière.
Le château annonçait sur un mode dressé
Que forcément on irait s’y casser le nez,
Que pour y pénétrer, on pouvait se brosser.
Il nous en fallait plus pour nous impressionner.
510 __Peu nous chalait (je sais, ça grince à l’imparfait
Autant que les planches mal jointes d’une isba)
Que l’infranchissable fût un état de fait,
Que le château parusse invincible, d’en bas,
Nos résolutions aussi sont inattaquables.
515 __Certes a priori nous n’étions pas de taille,
Mais qu’un mot tremble à l’édifice inexpugnable,
Et tout aussitôt il nous servirait de faille.
Nul endroit ne saurait paraître irréméable
À qui a gardé l’impossible pour viatique.
520 __Dès lors nous préparâmes nos grappins, nos câbles
On fit claquer de nos chausses les élastiques.
On boucla nos baudriers et nos mousquetons.
Bref nuage de talc en frappant dans nos mains,
Il est temps d’attaquer l’ascension, qu’attend-on ?
525 __C’est pas au pied du mur qu’on repousse à demain
Le moment d’entamer l’escalade à mains nues.
À mains nues ou quasi : on jette quelque échelle
Au mur pour s’élancer en direction des nues.
Première impulsion en tirant sur nos bretelles,
530 __La force élastique nous projette en avant
Et nous aide à gravir les premiers échelons
De la très sommaire rampe de lancement.
(Petite digression, je ne serai pas long :
Échafaudage abrégé à sa part congrue,
535 __L’échelle a le bas allongé des échassiers
Directement relié, comme par une grue,
Au haut et aux bras secourables des pompiers,
Si bien que ses jambes-bras, assez mal à l’aise
Dans cette posture qui tient de l’entre-deux,
540 __La font semblable à une maigre parenthèse.)
Juchés sur une échelle on a pris assez de
Distance et d’angle ironique avec le sujet,
Assez d’éloignement, par degrés et barreaux,
Pour pouvoir très sereinement l’envisager.
545 __Montés sur l’échelle on agira en héros
Comme si l’on devait repousser des deux mains
L’abrupt de la paroi dans un fait théorique.
Bien plantée dans le sol, l’échelle est un chemin
Qu’on surajoute au mur et qui le rend oblique.
550 __L’échelle introduit dans la verticalité
Un peu de ce biais qui la biaise voire pire.
Mais l’échelle hélas a une hauteur limitée,
On ne peut pas franchir, c’est malheureux à dire,
Un château à l’échelle ou c’est une gageure.
555 __Et donc il fallut bien, delà nos escabeaux,
Poursuivre l’ascension en se collant au mur.
Devant une montagne on est tous des nabots.
À mains nues et chaussés de chaussons d’escalade,
On embrassait la paroi du bout de nos doigts.
560 __Avecque prudence on lui donnait l’accolade.
Faut être mesuré pour inventer sa voie.
Et c’est le paradoxe absolu de la grimpe :
On prend de la hauteur avec circonspection
(Quand bien même on tente de rejoindre l’olympe)
565 __Le nez dans le guidon sinon dans le guignon.
On croit évoluer dans les éthers, en varappe,
Mais en vérité on a l’œil sur la matière
Et qui se la coltine et ça griffe et l’œil râpe.
(N’) y a (pas) à tortiller, il faut qu’on adhère.
570 __S’élever dans les airs c’est se contorsionner.
On doit ramper debout, on lèche la vitrine
À la réalité pour se l’approprier.
Rugueuse elle n’a pas le goût de la cyprine.
Tout geste d’appréhension est propitiatoire.
575 __On ne harponne jamais que quelque faveur
Que la muraille nous accorde par hasard.
En cherchant une prise on connaît la saveur
Qu’il y a d’un peu âcre à rencontrer le vide.
Le réel le plus plat est gros de déceptions,
580 __Il faut l’ensemencer et le rendre gravide.
Ce n’est que dans l’effort qu’est la rétribution.
Le mal qu’on s’inflige lui tout seul se rédime
Car il est satisfait de se trouver déçu.
Même si l’on patine en s’approchant des cimes,
585 __On extrait de l’écueil sa vérité qui sue.
Ainsi nous montions avec plus ou moins de style
En s’agrippant à tout ce que nous pouvi.ons,
Nous hissant peu à peu par la force dactyle
Et chaque centimètre nous le grappillions.
590 __La dalle était glissante, peu d’aspérités.
Pour atteindre la plus étroite des saillies,
Il fallait des trésors d’ingéni.osité.
À maintes reprises, de tomber on faillit.
Quelquefois l’un chutait, rattrapé par les autres
595 __Parce que quand même nous étions encordés.
On avait prévu ça : si l’un de nous se vautre,
Tous à le sauver nous devons nous accorder.

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À Suivre…

2 commentaires sur “Le Château qui flottait, 6

  1. Je suis avec gourmandise ce feuilleton, numéro après numéro.
    Ici, je ne l’ai pas lu, mais déclamé, avec la musicalité qu’il y faut, j’espère… À haute voix. Dans ma tête, mais à voix haute et sonore.

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