L’Invention de la poésie chinoise, 3

Ezra Pound, The Classic Anthology Defined by Confucius, traduction d’Auxeméry. Lire les autres épisodes.

En vis-à-vis et en petit, la version traduite du Shijing chinois par P. Vinclair.

*

*

Odes / Amour

EP I,3,x

Complainte de l’épouse laborieuse

Vent d’est sombre chargé de pluie,
Homme ne devrait porter peine à sa vieille mie
mais devrait demeurer en concorde.
À récolter feng à récolter fei,
l’homme peut ainsi avoir vivre et couvert,
Mais quel tort prononcé à mon encontre
à ne pas mourir mariée me contraindrait ?

Lente route je vais, mi-cœur en peine,
Si rare vous veniez en mon domaine.
Qui donc a dit que grattait le chardon ?
Douce bourse-à-pasteur ainsi répond
à faire fête ensemble à sa nouvelle mie
en joie entière comme frères le font.

La rivière de la King souillée par la Wei,
l’eau s’en étale bien plus pure à présent.
Vous régalez votre ribaude maintenant
qu’elle est nouvelle, et de moi ne faites rien.
N’approchez donc de ma digue et mon écluse,
et délaissez ma bourriche à poissons.
De votre haine, qu’attendrais-je,
Indifférente à tout avenir !

Parée à racler les fonds,
patauger dans les creux, plonger pour survivre
– partager, je l’ai su, puis perdu –
et secourir les nécessiteux
et quel qu’en fût le coût.

Votre cœur n’est jardin maintenant,
mais un opposant,
vous rabaissez le prix de ma valeur,
et entravez mon bon vouloir.
Je travaillais quand étions pauvres et garde ne prenions,
moi qu’à présent riche, vous comparez à l’herbe à poison.

J’ai fait bonne provision pour endurer l’hiver,
et vous voilà festoyer, votre fraîche ribaude fraîchement venue.
C’est moi qui amassais pour l’hiver et vous qui avez dissipé,
à moi le vrai travail, et maintenant vous vous montrez violent,
oublieux du passé pour le meilleur ou le meilleur encore
puisque c’est avec moi seule alors, que vous trouviez repos.

*

*

35. Le Vent de la vallée

Ch.. Ch…, souffle le vent dans la vallée !
__Puis, il fait sombre… — et puis : il pleut !
On devrait battre d’un seul coeur
__au lieu de laisser l’aigreur gagner.
Qui cueille chou sauvage ou radis
__doit bien faire avec les racines !
Allez ! Ne trahis pas tes belles paroles :
__« Sommes unis jusqu’à la mort » !

Je vais mon chemin, doucement —
__doucement et à contrecœur.
Tu n’auras fait que quelques pas,
__pour m’accompagner à la porte.
(On dit le laiteron amer —
__il m’est doux comme bourse à pasteur.)
Et vous voilà, heureux nouveaux amants,
__inséparables comme des frères.

A côté de la Wei, la Jing a l’air boueuse,
__mais elle est claire, près des ilots.
Et vous voilà, heureux nouveaux amants,
__à ne plus vous soucier de moi.
(Mais je vous interdis d’aller à mon barrage
__sur la rivière, défense d’ouvrir ma nasse !)
Toi, tu ne me supportais plus…
__qui se soucie de mon départ ?

L’eau était-elle profonde,
__je prenais radeau ou bateau.
Était-elle basse,
__je marchais ou bien je nageais.
Que l’on manque ou que l’on ne manque pas,
__je m’efforçais d’avoir, encore.
Pour les obsèques des gens ordinaires,
__j’aidais, jusqu’à m’effondrer.

Mais tu ne m’aimes plus —
__et même me traites comme ennemie.
Mes vertus ne t’intéressent pas,
__telles d’invendables marchandises.
Avant, je craignais de manquer —
__et de tomber dans la misère.
Dès que tu as eu tout ce qu’il fallait,
__tu m’as traitée comme un poison.

J’ai stocké des fruits, des légumes
__en prévision du rude hiver.
Et vous voilà, heureux nouveaux amants,
__assurés contre la misère.
Ta violence et ta colère,
__c’est tout ce à quoi j’ai droit, moi.
Tu as oublié le passé
__et notre amour : si vain.

*

*

EP I,5,viii

Baron en armes,
hallebarde de dix coudées, à la guerre le voilà
en première ligne
lors des expéditions du roi
________________________en tête, à la commande ;

Plein est,
Plein est,
Pourquoi m’oindre la chevelure,
qui est comme hallier au vent,
Ou me faire un haut chignon
si par ailleurs il ne revient.

Pluie, oh pluie,
au temps de sécheresse,
quand le clair soleil éclate,
comme rime à ma pensée pour lui :
Car la tendresse au cœur
rend la tête dolente.

Où trouverai-je herbe-à-oubli
à planter sous cette lune sombre
pour que s’en aille ma tristesse
ou quand ma pensée parlerait ? Malheur.

*

*

62. Ah, mon homme !

Ah, mon homme ! Qu’il est vaillant !
__c’est le plus doué du pays !
Mon homme encore, lance à la main,
__conduit l’avant-garde impériale.

Depuis qu’il est parti vers l’est,
__ma tête est soufflée comme l’armoise.
Non par manque d’onguent, de toilette —
__mais s’arranger… pour plaire à qui ?

Oh ! Cette pluie ! Cette pluie !
__Que monte haut, haut le soleil !
Je ne veux penser qu’à mon homme,
__cœur ramolli, mal à la tête.

Mais où trouver l’hémérocalle,
__pour la planter derrière chez moi ?
Je ne veux penser qu’à mon homme
__jusqu’à rendre mon cœur malade.

*

*

I,11,iii

Je l’ai donc vu sur son char réglementaire,
qui tout là-bas partait en guerre,
cinq rubans au mât penché, boucliers sur les flancs et trait d’argent,
sangles rutilantes et moyeu en bosse ;
crinière et blancs sabots arpentant
mes pensers. Je le vois pur comme jade
en sa hutte réglementaire, en mes pensers brouillés.

Grandes sangles assurées, et par six rênes retenues,
crinière ébène,
deux chevaux noirs sur les côtés,
du bouclier-dragon harnachés et rênes cerclées d’argent,
en mes pensers le voilà à présent
qui sur la muraille à la frontière
marche à pas comptés comme jadis en son manoir.

Équipage faisant bloc, manche de trident dorée
avec crosse à bout d’argent, et boucliers estampés,
carquois de dépouille de tigre, lorica blasonnée ;
les arcs sont liés à des lattes à l’intérieur de leur étui ;
Ne remplira-t-il pas tous mes pensers,
________________________de jour, de nuit,
lui dont raison comme action sont à bon droit,
lui dont la renommée me donne joie ?

*

*

128. Le petit char

Sur le petit char de guerre —
__cinq nœuds de rubans, timon en biseau,
Volant mobile, courroies latérales,
__harnais crochetés à la sellette dérobée ;
Coussins brodés, moyeux très longs,
__tracté par mes mouchetés et pies.

Ah ! Je pense à mon prince
__chaleureux comme le jade.
Resté dans la cabane en bois,
__et mon cœur n’est qu’un nœud d’angoisse.

Quatre gros mâles vigoureux,
__tenus par six rênes dans la main.
Cheval pie et robe noire au centre,
__moucheté et pangaré sur les côtés.
Boucliers ornés de dragons,
__rênes intérieures à boucles d’argent.

Ah ! Je pense à mon prince
__chaleureux, au village.
Quand nous retrouverons-nous là-bas ?
__J’y pense tant et tant !

Chevaux à cuirasse légère, en harmonie,
__lances triangulaires aux pointes d’argent,
Larges boucliers couverts de fleurs,
__carquois en peau de tigre, poitrails ornés,
Fourreau contenant deux arcs
__aux branches de bambou liés par la corde.

Ah ! Je pense à mon prince,
__quand je me couche, quand je me lève.
Mais un prince, lui, ne s’en fait pas,
__et ainsi se répand sa gloire.

*

*

II,4,iv

Je m’en vais au rebut, herbes mauvaises jusqu’au genou ;
Sous ton toit alliance faite me fit venir,
Tu ne me nourris pas,
_______________laisse-moi rentrer chez moi.

Je me traîne au rebut, mauvaises herbes pour tout potage ;
Je suis venue en invitée, ainsi l’ai-je entendu,
Laisse-moi partir comme je suis venue,
Tu ne me nourris pas,
_______________laisse-moi rentrer chez moi.

Je me traîne au rebut, herbes sèches à déguster ;
avec de vieux parents là-bas, et de nouveaux ici,
pas tant pour leur fortune,
_______________mais le changement m’était dû.

Variante

Je rôde au rebut, hors les fougères point d’ombre,
je suis venue en épousée
dans cette maison que tu disais m’offrir.

Ex-épouse ne lie en rien, tu t’es remarié,
dire que la nouvelle est riche, c’était vraiment trop dire ;
Un mot, seulement : tu vois la chose maintenant d’œil tout autre.

*

*

188. J’ai traversé toute la vallée

J’ai traversé toute la vallée
__à l’ombre des denses ailantes.
Puisque nous sommes mariés,
__eh bien ! Je viens vivre chez toi.
Mais si tu ne me nourris pas bien,
__j’irai retrouver mon pays !

J’ai traversé toute la vallée,
__en cueillant quelques phytolaques.
Puisque nous sommes mariés,
__eh bien ! je viens dormir chez toi.
Mais si tu ne me nourris pas bien,
__je rentre chez les miens !

J’ai traversé toute la vallée,
__cueillant des baies sur le chemin.
Ne pense plus à notre mariage,
__et trouve-toi un nouvel amour.
Ne te soucie pas de l’argent,
__l’important c’est que tu en changes !

*

*

II,7,iii

Bonnets de peau, vin fin, mets de choix,
Ici tout est parentèle,
Il n’y a pas d’étranger,
tous étant du clan de notre père
comme gui attaché au cyprès
allégeance à leur chef –
inquiets sans sa présence, tout aise qu’il soit là.

Bonnets de cuir, vin fin, excellents mets de saison,
Autre lieu ? faire autrement ? la raison,
sinon, de réunir telle compagnie ?
Comme le gui au pin
solide lien au clan, à la lignée,
nul étranger n’entre ici,
et c’est sur ta face que je lis
les mouvements de mon cœur.

Cuir sur le chef, excellence des mets, rondeur du vin,
cercle de l’assemblée, mainte parentèle ;
flocons fondent en tombant avant que neige ne s’installe,
deuil et chagrin ne suscitent désir de quiconque.
Étanche donc ta soif avant le soir venu
tant que tu as les yeux de ton frère à voir
et avant d’être las.
À tout prince tout loisir,
et nul homme ici ne boit sur gages.

*

*

217. La calotte à bordures

Cette calotte a des bordures,
__à quoi cela peut-il servir ?
Ton vin est bon,
__ton gibier excellent.
Là ne sont pas des étrangers !
__ce sont tes frères (nul autre).
Le gui et les cuscutes
__prolifèrent sur pins et cyprès.
Avant de rencontrer mon prince,
__mon cœur était triste et confus.
Mais je l’ai vu, et depuis lors
__comme j’ai été heureuse !

Cette calotte a des bordures,
__mais pourquoi est-ce ainsi ?
Ton vin est bon,
__ton gibier cuit à point.
Là ne sont pas des étrangers !
__Ce sont tes frères qui sont venus.
Le gui et les cuscutes
__grimpent sur le pin.
Avant de rencontrer mon prince,
__mon cœur était triste et chagrin.
Mais je l’ai vu, et depuis lors
__tout me semble aller bien !

Cette calotte a des bordures :
__c’est pour mieux se couvrir la tête.
Ton vin est bon,
__ton gibier abondant.
Ce ne sont pas des étrangers :
__mais Frères, neveux, oncles.
Comme avec la pluie et la neige :
__d’abord le grésil qui se forme.
Ce n’est pas un jour d’enterrement,
__les réunions sont peu nombreuses.
Trinquons joyeusement ce soir,
__mon prince ! Amuse-toi !

*

*

À suivre…

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