Le Château qui flottait, 5

POÈME HÉROÏ-COMIQUE

par Laurent Albarracin. Lire les autres épisodes.

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2. Les douves

400__ Comme le volcan expectore un feu qui couve
Nous fûmes projetés, ainsi que du magma
Tout tremblotant et gélatineux, dans les douves.
Couverts de sperme blanc et d’un pâle zeugma,
Le choc fut très rude mais nous nous relevâmes,
405__ Les muscles douloureux, gluants de filaments.
Venus d’une vague, de la dernière lame,
Par-dessus nos têtes brillait le firmament.
Le ruisseau du ciel paraissait nous acclamer,
Avec sa teinte d’argent qu’un éclat martèle.
410__ La lune enceinte nous couvait d’un œil aimé
Ainsi qu’une mère que ses enfants appellent.
Vénus perle autant en ses sommets galactiques
Que nous emprésurés dans nos ferments lactiques.
Naïfs au sortir d’une coquille que nimbe
415 __Un halo blafard, nous avions à peu près l’air
D’un oisillon encor encordé dans ses limbes
Lorsqu’il jette un œil sur le fossé circulaire.
Les douves en effet baignaient dans l’albumine.
S’effaraient nos regards balayant le blizzard
420__ Et ils composaient pour nous la petite mine
De ceux qui sont tombés là vraiment par hasard.
L’œil ébouriffé, que la surprise écarquille,
On contemplait le tout titubant sur nos quilles.
Ça n’était pas la gloire, c’était de la glaire
425__ Que la lune jetait aux abords du château.
Les murailles alentour tiraient sur le vert
Comme enduites de mucus et de végétaux.
On aurait dit un peu l’éclairage d’un stade
Dont l’herbe irréelle semble être de la ouate
430 __Tant la lumière tombe dessus en cascade,
Tellement les projecteurs l’arrosent de watts.
La lune rendait tout légèrement spectral
Et donnait aux douves un aspect sépulcral.
Le vert de l’herbe avait l’éclat coupant du verre,
435__ Quelque chose de dru, d’une épée répandue,
Comme un peu de fer couché dedans en travers,
Un frémissement du vert qu’on eût entendu.
La douve serpentait sur son unique flanc.
Elle semblait se perdre en un méandre lent.
440__ Ah, comme nos sens peuvent nous berner ! Au loin
On eût dit un lion étendu dans les canules
De l’herbe, une éteule, une congère de foin
Qui se fût formée dans la froide canicule.
Le lion, au loin, croisait les pattes des voyelles
445 __De telle sorte qu’on se trompait sur son compte
Confondant dune et reflet de la lune au ciel,
La bête et le lointain, à notre grande honte.
La fosse avait lors ce petit air de savane
Où le vrai et le faux ensemble se pavanent.
450__ Les tours du château semblaient des pieds d’éléphant
Qui seraient posés dans un miracle en gésine,
Dans la rumeur éteinte d’un pas de géant
Arrêté dans la bouse où sa gloire décline.
Bref, s’étendait devant nous une large piste,
455 __Un champ de course, bien sûr, une vaste arène
Pour des jeux dont on serait les protagonistes,
Où la beauté entière serait notre reine.
Nos chevaux frémissaient, trépignant de la peau,
Dessinant déjà, en petit, à leurs naseaux,
460__ Le nuage de poussière que leur galop
Fera naître bientôt sous l’action des sabots.
Nos chars aussi clinquaient dans le soleil lunaire,
Fébriles, allumés et pressés d’en découdre,
Bruissants, frappés de clics, de claques et de nerfs,
465__ Les roues contenant mal les rayons de la foudre.
Où va la fureur quand encor on ne s’élance
Sinon dans un éclat à la pointe des lances ?
Un éclat spécial, vibrant d’avide ironie,
Le sort frappant le fer d’un sourire cruel.
470__ Ô comme le sang déversé à peu d’ici
Afflue par avance dans l’acuité nouvelle
De nos épées qu’affûte toute l’imminence.
On se tenait prêts, juchés par l’adrénaline
Tout en haut de nous comme sur une éminence,
475__ Le poing à nos pommeaux ornés de cornaline.
Une foi neuve rayonnait sur nos visages.
On n’était pas partis encore que déjà
Un élan fougueux nous drossait dans les virages.
Manquait plus qu’un signal pour qu’on s’y engageât.
480__ Juste au moment d’éperonner nos rossinantes,
Briseul brisa l’accord de sa voix dissonante :
« Mais vous en apercevez, des ennemis, vous ? »
Comme une gifle administrée à un soufflet
Au fromage, sa question qui nous désavoue,
485__ Un peu comme quand on ôte du feu le lait,
Fit retomber la fureur dont on bouillonnait.
« ― Merde, Briseul, de quelle bassesse d’esprit
Tu fais preuve et comme là on te reconnait,
Alors que d’un pur amour nous étions épris
490__ Et d’un héroïsme conforme à notre rang.
― Quelle question insidieuse et fourbe est la tienne !
― Si on s’arrête à pareil obstacle apparent…
― Trouve-nous, veux-tu, une autre objection, qui tienne. »
On pouvait s’offusquer, le moral était bas.
495__ On ne va pas rejouer sans cesse le coup
Du couloir étriqué. « Regardez donc par là,
Gueula Vinclair, levez le nez, tournez le cou,
Le château est là, là ! il est tout près de nous ! »
En effet se dressait à bâbord sur la berme
500__ La muraille que tant nous cherchions, pauvres fous.
D’y grimper nous prîmes la résolution, ferme.

*

*

À suivre…

(Illustration de Patrick Wack)

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