Dèze le Mécréant (2/2)

Par Alexander Dickow. Téléchargez ici le pdf complet de « Dèze le Mécréant »

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Si le fragment M marque l’avènement historique et littéraire de Dèze, les tragédies d’Avilan d’Otresque au 19e équicycle en marquent le retour et la triomphale création d’une hantise désormais séculaire. Le monstre séduit naturellement le littérateur : cependant, de son propre aveu, Avilan a également trouvé dans la grande imprécision du fragment M un attrait considérable. En effet, la figure de Dèze comporte une grande plasticité. Chez Avilan, Dèze n’a plus rien du forcené du fragment M : héros tragique, Dèze se voit contraint par les circonstances. Captif du roi Alquinte, enchaîné et abandonné près des restes de son ami Choraste, l’allophagie s’avère le seul mode possible de survie pour Dèze, d’où le douloureux et célèbre “monologue de l’offrande”, dont voici le début :

Pourquoi parler si bas à ce bel endormi [1] ?
Choraste, l’absence est un subtil ennemi
Au sommeil si léger qu’un rien la réveille;
Rendormons-la, veux-tu ? avec cette merveille
Propre à bercer l’esprit, en un mot : devisons,
D’amis et de plaisirs, d’affronts, de trahisons,
D’amour ! Mais tu es loin, et je me réconforte
Avec comme un semblant de présence qu’apporte
La larme de ton sang qui tombe sur mon front,
Redoublant mon chagrin quand elle se confond
Avec mes pleurs.
__________________J’ai faim ; je vais mourir, Choraste,
Je meurs de rappeler l’odieux, l’ignoble faste
Des chairs du lâche Alquinte, englouties à loisir
Par ce roi sans honneur ! Je ferais bien jaillir
Ce sang usurpateur…
_______________________Ce goût de sel, c’est une…
Une goutte. Une larme, ou la sève opportune
Qu’une amitié m’accorde ? Horreur ! Abject forfait !
Et je l’ai savouré, l’outrage que j’ai fait !
De l’ami bien-aimé, j’ai violé ce qui reste.
J’ai pris pour une offrande un pillage funeste !

La première goutte de sang bue, les pensées et les sentiments confus de Dèze le mènent inéluctablement à la perversité cannibale. La finesse psychologique d’Avilan démontre comment l’horreur cède le pas au désir de survivre, à la soif et à la faim. Les rationalisations – le “sacrifice” de l’ami au nom de la survie de Dèze ; l’idée de “l’offrande” qui permet de supposer l’acquiescement, voire l’approbation de l’ami Choraste ; la façon quasi involontaire dont la goutte de sang est d’abord reçue – n’évincent ni le dégoût ni le remords, mais fournit un exutoire à ceux-ci, et permet, d’une certaine manière, la sublimation de la culpabilité. Cependant, le conflit intérieur ne peut être résolu ; deux actes plus tard, le héros ambigu s’immole avec Alquinte à Ctéphos, expiant son forfait et vengeant son ami “sacrifié”.
Dans Le Premier Souper de Ronce Albène, moins d’un équicycle après Avilan, Dèze est devenu une tout autre sorte d’anti-héros, un voyageur qui se pose partout en étranger et un trickster impénitent. Il incarne à la fois l’esprit d’accueil et de fraternité, et une forme d’altérité déconcertante et joyeuse. Dèze attire des adeptes et des émules, auxquels il propose un troublant repas qui évolue vers une sorte de cuisine cosmique décrite dans ce style qu’on a célébré comme une réinvention du langage :

Partout la salle dévoilait somptueusement l’invention du banquet. Les stations du fécond banquet, entièrement pendues en fanions dans chaque couleur, le jaune, en bleu nuit, rayé grâce à des rouges, tourné autour dans les violets, ruisselants à pastels, chaque halte au buffet brillait les yeux de plus en plus aux pèlerins. Tout vertigineux, ils ébahissaient ; les clameurs d’admiration s’élancèrent l’une avant l’autre.
Les pèlerins défilèrent au cours de toute la succession en longueur continuelle de mets davantage encore plus insensés à mesure qu’ils s’aventurent.
Ici frétillaient de longues nouillades cumulées de crustacés cramoisis, et les pinces s’écartent pour l’effroi. Là, depuis deux cruches jaunes, dont le nez des pèlerins frissonnaient les fragrances qui naissaient et s’entremêlèrent les environs, grimpaient des bulles prises avec une très ralentie panique, jusqu’aux moulures et chandeliers qui les dardèrent et les poignardèrent avec amour. Des laitues moutonnées fomentent sous de noirâtres terrines à bœuf, pointées en rondelles de panais et de carottes. Sur des planches, des mous lits de petits canapés pioncèrent décorativement et délicieux. Des bigorneaux vivants se carapatent beaucoup et peu à peu de leur soucoupe, tout près d’une destinée bouillante. A partir de chaque bouche des milles bouches des mille putti d’une fontaine se déversèrent mille boissons différentes. Et des steaks crépitaient, des sardines rissolèrent, des flets fument avec vapeurs.
Un bol de glands et bardanes s’enchevêtra parmi la salade en rameaux d’orme; des feuilles d’aristoloche s’éventaillent le long des bords. Des rouleaux mijotèrent à la sauce, et surgissant nombreusement leurs plis dans elle. Et les tranches d’un croustillant boulier décomptaient d’inouies saveurs. Il trône un divan majestueusement à la sauce aux truffes tout près, encadré de châsses au poivre rôties. Et ces maisonnettes à la broche, comme elles ravissent dans l’œil ! Ô ravines marinées dans les bocages, ô sucres des glacés pics! Une rangée de nuages rutilait là pour saliver à tout jamais l’appétit aux pantois convives.
Lunes au sirop de nuit, nous laisserez-vous tomber sur le sommeil sans déguster votre divin dessert ? Et vous, impitoyables et chocolatés astéroïdes, astres ragoûtants, piquants soleils ? Là les dressait tous devant nous Dèze, indépassable gourmet; nous buvions avec lui la soif salée, nous casse-croûtions parmi son festin la faim elle-même, la succulente insatisfaction de la convoitise; chacun ensemble nous jouissions l’insondable en-cas de toute poésie.

Plus encore que chez Avilan, le sanguinaire personnage d’origine a disparu au profit d’une apparente légèreté. Quelques lettrés, dont le célèbre savant Blutaire dans son De aliorum gustum, n’ont pas manqué de reprocher au Premier Souper son manque de gravité, voire son obscénité. Mais sous l’ivresse du style et le comique des épisodes, Albène critique violemment les mœurs pudiques des autophages, et plus encore l’extrême ascèse pratiquée par les moines aurèdes. Plusieurs des scènes les plus célèbres ridiculisent la “manie” (le mot est d’Albène) qu’ont les autophages de se manger exclusivement à l’écart des autres, même des plus intimes. L’importance de la scène du banquet tient en partie à son caractère collectif : Le Premier Souper est une apologie de l’être-ensemble plus encore que de l’allophagie. Mais les interprétations de ce livre continuent d’évoluer : la thèse longtemps dominante de N. Orfet, selon laquelle Le Premier Souper serait une œuvre crypto-cannibaliste, n’est généralement plus admise aujourd’hui, et ce conte à la fois capricieux et capiteux n’a sans doute pas encore livré tous ses secrets. Dans tous les cas, on ne saurait nier la sympathie qu’a Albène pour les allophages. Le livre fut naturellement interdit en territoire aurède dès sa publication, et l’impudeur de l’idée d’un repas en société suffit pour le rendre indigeste à bien des lecteurs.
Une rumeur récente, si ce n’est une supercherie, veut que Le Premier Souper ait trouvé une audience exceptionnellement favorable dans les montagnes reculées de la Causte. Il est vrai que l’allophagie est particulièrement bien représentée parmi ce peuple arriéré. Certains voyageurs ont même affirmé que cette race se livre à d’étranges rites de frottement mutuel, et que, sans l’aide de ces vilaines accointances, elle serait incapable de mitôse.
Il faut espérer que ces tares, si elles ne sont point le produit d’imaginations trop vives, resteront cantonnées à cette contrée lointaine.

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[1] « L’endormi » désigne l’ami mort, Choraste, par euphémisme.

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